Motions fédérales CGA

  • Ce pour quoi nous luttons dans les mouvements sociaux

    Ce pour quoi nous luttons dans les mouvements sociaux

    08 Déc 2017

    Lutte collective

    Nous défendons la dimension collective de la lutte. Cela n’exclut pas les initiatives individuelles, mais cela signifie que nous mettons en avant la force collective que procure le fait de s’associer pour lutter, la force supplémentaire qu’amène la solidarité et l’entraide face au pouvoir.

    Organisation

    Nous défendons la nécessité de s’organiser pour lutter, ce qui découle directement de la nécessité de s’associer. S’organiser, cela veut dire se donner les moyens de prendre des décisions, collectives, mutualiser les moyens (notamment matériels) pour démultiplier nos capacités d’action. Selon la nécessité, l’organisation peut être ponctuelle ou s’inscrire dans la durée. Nous ne fétichisons pas les organisations en tant que structures, mais nous défendons la nécessité de s’organiser.

    S’organiser avant, pendant, après la lutte

    Nous défendons la nécessité de s’organiser avant, pendant, et après la lutte. Nous considérons que les luttes émergent d’une convergence entre une révolte ponctuelle et la diffusion préalable d’une autre manière de voir que celle du pouvoir. C’est pour cela que nous travaillons à l’insertion sociale de l’anarchisme, et que nous refusons une logique suiviste qui consisterait à ne participer aux luttes que lorsqu’elles sont à leur pic. Nous considérons qu’il est nécessaire de participer à la construction des luttes, car c’est à ce moment là que se joue le succès futur de celles-­ci et la possibilité plus ou moins grande de développement de dynamiques d’auto­-organisation.

    Auto-organisation

    Nous défendons comme mode d’organisation l’auto-­organisation des exploité­-e-­s en lutte. Cela signifie que l’organisation, n’est pas imposée par une minorité dirigeante ou d’autres organisations, mais est un choix volontaire des participant-e-­s de la lutte. Cela peut passer selon les cas par la constitution de comité de grèves, d’assemblées générales, de coordinations, d’assemblées populaires, mais cette dynamique passe aussi par la lutte pour la démocratie directe et le fédéralisme au sein des organisations pré­-existantes à la lutte (syndicats, associations, collectifs).

    Refus de la hiérarchie, décisions collectives

    Pour nous, l’auto-­organisation ne prend son sens réel que par le refus de la hiérarchie, de la division dirigeants/dirigés, ce qui suppose la prise de décision par la collectivité en lutte au moyen du vote décisionnel (et non de l’élection), et non par une avant­-garde élue ou auto­-proclamée. La mise en œuvre des décisions doit aussi être portée collectivement.

    Organisation formelle

    Nous défendons l’organisation formelle, que nous ne confondons pas avec le légalisme, parce que nous pensons que la formalisation de modes de décisions permet d’identifier les lieux et les rapports de pouvoirs, le décalage entre le fonctionnement souhaité et le fonctionnement réel, et donne ainsi la possibilité de rectifier les dysfonctionnements, de combattre les logiques de domination en les identifiant, de contrôler le pouvoir.

    Fédéralisme et contrôle des mandats

    Nous pensons que l’organisation ne peut se concevoir de manière localiste, sous peine de voir se maintenir les dynamiques dirigistes à l’échelle extra-­locale (nationale, internationale). Pour coordonner les différents niveaux d’organisation sans reproduire la distinction dirigeants/dirigés et en maintenant le cadre de décisions collectives, nous défendons le fédéralisme, la pratique du mandatement contrôlable, révocable et de la rotation des mandats.

    Complémentarité des tactiques

    Nous défendons la complémentarité des tactiques, c’est à dire le souci permanent non d’opposer à priori les tactiques dès lors qu’elles s’inscrivent dans une volonté émancipatrice, mais de travailler à leur complémentarité réelle, c’est à dire qu’elles se renforcent mutuellement. Cela ne signifie pas une juxtaposition de tactiques sans prise en compte de celles des autres, qui n’est que source de conflit et de division, mais la construction d’une complémentarité entres tactiques différentes et la solidarité face à la répression. Par exemple, pour la lutte des sans-papiers, les investissements, qu’ils soient dans des collectifs locaux, dans une stratégie syndicale ou dans une approche plus globale contre les frontières, ne s’opposent pas mais se renforcent si ils se nourrissent les uns des autres et qu’ils sont tournés vers une perspective et des mots d’ordres communs.

    Construction du rapport de force

    Nous pensons que la lutte ne peut marquer des points que si elle développe le rapport de force. Pour nous ce rapport de force ne se situe pas pour l’essentiel dans « l’opinion publique », qui est une construction médiatique. Il se situe à la fois dans la diffusion des idées opposées à la domination auprès de nos collègues, nos voisins,… mais aussi et surtout dans le basculement de ceux-ci de la passivité à l’action collective de confrontation avec le pouvoir.

    Cela signifie taper au portefeuille des patrons et actionnaires en s’en prenant à la bonne marche de la production par la grève, le blocage, l’occupation, le ralentissement de la production, etc.

    Cela signifie aussi défendre l’idée que l’État n’est pas un partenaire, un interlocuteur neutre, mais un ennemi dans la lutte, au service de la bourgeoisie, et qu’il faut construire un rapport de force par rapport à celui­-ci également.

    Refus de la récupération bureaucratique et politicienne

    Nous nous opposons aux velléités de récupérations par les bureaucraties (minorités dirigeantes d’organisations syndicales), et par les politiciens. Cela signifie défendre l’idée que la lutte ne voit pas son débouché dans les élections, mais dans ses succès propres, sur son propre terrain. Cela signifie refuser que la lutte soit le terrain de construction de carrières politiques, d’ambitions électorales.

    Rupturisme

    Nous défendons dans les luttes les revendications de rupture, c’est à dire celles qui mettent intrinsèquement en cause les systèmes de domination. Celles qui construisent les possibilités d’une remise en cause globale des systèmes de domination. Les revendications de rupture sont pour nous un moyen de dépasser l’opposition entre revendications immédiates et revendications révolutionnaires, conçues comme antagonistes, en développant des dynamiques qui relient ces deux revendications, l’une renforçant l’autre plutôt que l’affaiblissant.

    Par exemple, la lutte concernant le logement oppose la possibilité pour toutes et tous de bénéficier d’un toit et le système capitaliste de propriété privée. Non seulement les gains de cette lutte permettent d’améliorer nos conditions de vie, mais ils permettent également d’attaquer les fondements idéologiques de la société capitaliste.

    Éthique

    La construction des luttes passe pour nous par le respect des autres personnes en lutte, ce qui signifie le refus du sectarisme (ce qui n’empêche pas la critique ferme et déterminée), des injures et de l’usage de la violence pour régler les conflits politiques internes aux mouvements de lutte émancipateurs.

    Coordination des Groupes Anarchistes,

    Motion adoptée lors du 4e Congrès, les 3, 4 et 5 avril 2010

  • Quelle est notre position sur les syndicats ?

    Quelle est notre position sur les syndicats ?

    08 Déc 2017

    Dans une entreprise, quand les travailleuses et travailleurs s’organisent collectivement pour se défendre et agir, ils et elles sont plus fort-e-s face aux patrons que lorsqu’ils et elles sont isolé-e-s, individuellement. La force collective est supérieure à l’addition de toutes les forces individuelles, parce qu’elle rend possible une action concertée.

    L’organisation syndicale est la forme la plus courante d’organisation collective qu’adoptent les travailleuses et les travailleurs lorsqu’ils et elles souhaitent rompre leur isolement et constituer une force collective face au patronat. C’est en tout cas le type d’organisation collective vers lequel la plupart d’entre eux et elles se tournent lorsqu’ils et elles souhaitent résister au patronat, même s’ils et elles se tournent parfois vers d’autres formes de regroupement collectif, la plupart du temps exclusivement en période de « pics » des mouvements sociaux. Ces autres formes complètent ou suppléent aux éventuelles défaillances des organisations ou sections syndicales en termes de combativité ou de fonctionnement démocratique.

    La hiérarchie syndicale contre la force collective syndicale

    Comme dans toute association, cette force collective bénéficie aux individus associés, dans la mesure où elle n’est pas appropriée par une minorité au détriment delà collectivité.

    C’est le cas quand il existe une distinction dirigeant/dirigé-e-s, représentant/représenté-e-s, qui aboutit à ce que les dirigeant-e-s utilisent la force collective de l’organisation comme faire-valoir de leurs intérêts, ou à des fins toutes autres (politiciennes, bureaucratiques) que celles qui ont au départ motivé le regroupement des individus qui composent l’organisation (dans le cas des syndicats, se défendre face aux patrons…).

    À partir de ce constat, nous constatons que la section syndicale, les syndicats, amènent une force collective aux travailleuses et aux travailleurs. Ils/elles font exister de manière ouverte un contre discours face à la rhétorique patronale. Cela dans la mesure où la structure syndicale n’est pas complètement intégrée par la cogestion (en fonction du degré d’influence des idéologies capitalistes et étatiques dans le syndicat). La section syndicale reste le plus souvent le premier outil organisationnel de résistance collective des travailleuses et travailleurs sur leur lieu de travail. C’est vers elle que se tournent la majorité des travailleuses et des travailleurs combattifs/ves. On peut ainsi observer que les luttes collectives sont très rares dans les déserts syndicaux, et ce constat, malgré toutes les insuffisances des organisations syndicales actuelles, contredit le discours antisyndicaliste qui jette le bébé syndical avec l’eau du bain bureaucratique.

    Mais nous constatons également que la hiérarchie syndicale approprie une partie de cette force collective issue de l’action syndicale (fondée sur le rapport de force, sur l’action directe des travailleurs et travailleuses et des bureaucratisations de ces organisations), qui, plutôt que de bénéficier aux travailleuses et travailleurs organisé-e-s syndicalement, bénéficie à une minorité (permanents syndicaux, dirigeants syndicaux, militant-e-s politiques instrumentalisant les syndicats comme marche pieds pour leurs appétits de pouvoir).

    Dans les organisations où la hiérarchie/bureaucratie syndicale n’existe pas de manière formelle, elle peut se développer de manière informelle en s’appuyant sur des logiques affinitaires, sur la pratique de coups de force ou sur la tendance à la délégation, l’absence de contrôle effectif des mandats, la prise de décision hors cadres collectifs et hors mandats, la politique du fait accompli au mépris de la démocratie syndicale, l’utilisation des moyens collectifs de l’organisation à des fins personnelles.

    La hiérarchie/bureaucratie syndicale a besoin de nous, nous n’avons pas besoin d’elle

    Ce que nous constatons cependant, c’est que dans la plupart des cas, ce n’est pas l’ensemble de la force collective qui est appropriée par cette minorité dirigeante, mais seulement une partie.

    Pourquoi ? Parce que réside ici une contradiction d’intérêts : pour pouvoir bénéficier de la force collective du syndicat, les bureaucrates et dirigeants syndicaux doivent s’appuyer sur la force collective syndicale, c’est à dire qu’ils et elles ont besoin que les travailleuses et travailleurs s’organisent syndicalement pour assurer leur position. L’inverse n’est pas vrai (les travailleuses et travailleurs syndiqué-e-s n’ont pas besoin de dirigeants pour faire vivre l’action collective syndicale ou le syndicat).

    Or si les bureaucrates et dirigeants syndicaux absorbent toute la force collective à leur bénéfice, le syndicat ne présente plus aucun intérêt aux travailleurs et aux travailleuses syndiqué-e-s, et, dès lors, cela se traduit par une dé-syndicalisation, et donc cela remet en cause la position de la bureaucratie intermédiaire.

    La double nature des organisations syndicales actuelles : outils de lutte, instrumentalisés comme faire valoir d’intérêts bureaucratiques et/ou politiciens

    Cette contradiction matérielle est à la source de la double nature de la plupart des organisations syndicales actuelles et peut apparaître et se développer au sein de celles se revendiquant alternatives et révolutionnaires. Si elles ne remplissaient pas au minimum cette fonction, elles auraient depuis longtemps disparu, puisqu’à mesure que s’affaiblit la force syndicale, il devient de plus en plus difficile pour les travailleuses et travailleurs de s’organiser syndicalement sans être soumis-es à la répression patronale.

    Or c’est vers les organisations syndicales que se tournent toujours la plupart des travailleuses et travailleurs qui souhaitent lutter collectivement dans l’entreprise, face au patronat, aux petits chefs, etc., parce qu’ils et elles reconnaissent en elles un outil collectif, ajoutant à leur action individuelle la force collective.

    A partir de ce constat, il nous semble important de défendre l’organisation syndicale comme outil de lutte, ce qui ne revient ni à défendre les bureaucraties syndicales existantes, ni à considérer satisfaisante la situation des syndicats aujourd’hui. Cela ne veut pas dire que nous considérons la forme d’organisation syndicale comme la seule possible dans la lutte des classes, mais que nous y reconnaissons l’un des outils dans l’affrontement de classe qui permet aux travailleuses et aux travailleurs de rompre l’isolement, de démarrer et d’enclencher des luttes.

    Syndicalisme d’accompagnement et syndicalisme de lutte

    Le mouvement syndical est marqué par des orientations et des stratégies contradictoires, qui peuvent coexister au sein d’une même organisation syndicale : syndicalisme de lutte, intégrant la construction d’un rapport de force comme base de l’action syndicale, d’une part, et syndicalisme d’accompagnement, basé essentiellement sur la défense individuelle ou la politique du « donnant donnant » en matière collective, ce qui revient à entériner systématiquement le recul social puisqu’une telle approche considère l’exploitation capitaliste comme un horizon indépassable.

    Ces orientations ne sont pas uniquement le fait de l’action de bureaucraties mais correspondent à des choix idéologiques « conscients » de la part d’une partie des salarié-e-s, sous l’effet du matraquage de l’idéologie dominante. Le poids relatif de ces 2orientations dans une organisation syndicale, ou plus largement chez les travailleuses et les travailleurs détermine également en partie les possibilités d’émergence de luttes sociales, et la mesure dans laquelle le syndicat conserve son caractère d’outil collectif de lutte.

    Dans ce débat, nous défendons bien évidemment une conception de l’action syndicale fondée sur le rapport de force, sur l’action directe des travailleuses et des travailleurs, sur le plan théorique. Ce qui impose d’approcher de manière pratique la question de la construction d’un rapport de force collectif, réel, car nous constatons également que parfois le discours est en décalage avec la pratique. Le radicalisme verbal peut en effet s’associer à une pratique syndicale qui dans les faits revient à accompagner le recul social (faute de construction d’un rapport de force réel sur le terrain de l’entreprise), dans une logique du « tout ou rien » qui revient à organiser l’impuissance en matière d’action collective.

    L’instrumentalisation politicienne et bureaucratique, à la source de la division syndicale

    C’est l’instrumentalisation politicienne qui historiquement a été à la source de la division syndicale. Au cœur de l’ensemble des scissions syndicales se retrouve soit des enjeux démocratiques soit des enjeux politiciens (volonté d’une fraction politicienne d’instrumentaliser le syndicat comme marche pied pour la prise de pouvoir) :

    Les fractions politiciennes (réformistes, staliniennes, trotskystes…), parce qu’elles s’assoient sur la démocratie syndicale pour asseoir leur politique de parti ou leur subordination du syndicat au politique,

    Les fractions bureaucratiques, parce qu’elles s’assoient sur la démocratie syndicale pour défendre les intérêts d’un groupe d’individus qui voient dans le syndicat un outil de promotion sociale.

    Dans un contexte de morcellement du mouvement syndical, on peut néanmoins constater que selon les entreprises et les secteurs, les travailleuses et travailleurs combattifs/tives font des choix différents d’affiliation syndicale, selon la combativité de la section syndicale et du degré de démocratie syndicale en son sein.

    Pour nous, il n’y a donc pas de raison de privilégier telle ou telle confédération syndicale en matière d’adhésion, dans l’absolu, l’adhésion à telle ou telle organisation syndicale étant dépendante du contexte de l’entreprise, l’objectif étant avant tout celui du développement de la résistance et la lutte face aux patrons. Dans telle entreprise, l’adhésion a telle organisation syndicale sera logique puisque la section d’entreprise est combative et démocratique, alors que dans telle autre entreprise la section syndicale qui remplit ces critères sera affiliée à une autre Organisation syndicale (OS). Dans une entreprise où il n’existe pas d’OS, le choix se posera entre une affiliation directe à une confédération plus proche de l’orientation syndicaliste libertaire au niveau confédéral ou fédéral, et l’affiliation à la structure qui rassemblerait le plus de collègues face au patron.

    Il ne saurait y avoir de consigne d’adhésion à telle ou telle organisation syndicale, qui relèverait d’une politique décontextualisée, déconnectée du réel et de l’enjeu principal, qui est celui du développement du rapport de force dans l’entreprise, face au patron, sans laquelle toute perspective de lutte, qu’elle soit considérée à l’échelle locale ou à l’échelle interprofessionnelle, resterait incantatoire. En ce sens, les militant-e-s de la CGA qui s’impliquent syndicalement dans l’entreprise sont confronté-e-s aux mêmes choix que leurs collègues, et se déterminent individuellement quant à leur adhésion à telle ou telle organisation syndicale, en fonction des réalités locales.

    Ce qui nous relie par contre au delà des choix en matière d’appartenance syndicale, c’est une éthique commune en matière de syndicalisme, et une conception commune de l’action syndicale. En effet, nous défendons l’outil syndical dans l’entreprise comme outil de lutte, mais nous refusons que cet outil soit instrumentalisé par une hiérarchie ou une bureaucratie syndicale ou politicienne, et nous combattons contre cette instrumentalisation, au côté de nos collègues syndiqué-e-s.

    Comment lutter contre la bureaucratie/hiérarchie syndicale, et s’assurer que la force collective syndicale bénéficie aux travailleuses et travailleurs ?

    L’adhésion à tel ou tel syndicat est donc une question de contexte, dans une période marquée par la division syndicale. Mais quelles que soient les organisations syndicales, l’enjeu pour les syndiqué-e-s revient à ce que le syndicat soit un catalyseur du rapport de force au bénéfice collectif des syndiqué-e-s, et plus largement des travailleuses et des travailleurs.

    En ce sens nous nous opposons à la logique de fraction, qui consisterait, pour une organisation politique, fût-elle « anarchiste » ou « libertaire », à se fixer pour objectif l’accaparement des « responsabilités syndicales » afin de faire du syndicat l’instrument de l’organisation politique.

    Au contraire, c’est en contribuant au développement d’une culture de démocratie syndicale à la base, une culture fondée sur une approche interprofessionnelle, avançant la nécessité de prise de décisions collectives, de mandatement, de rotation, de contrôle et de révocabilité des mandats, que nous pensons possible, quelle que soit l’organisation syndicale dans laquelle nous sommes présent-e-s, de combattre les logiques bureaucratiques.

    Quelles perspectives/alternatives ?

    Il est ainsi possible pour nous d’esquisser les éléments d’une éthique syndicale libertaire, qui, quelle que soit l’organisation syndicale à laquelle nous appartenons, permet de faire face aux tendances bureaucratiques.

    Il appartient d’abord aux militant-e-s libertaires de défendre, dans les organisations syndicales, avec les autres syndiqué-e-s, la démocratie et le fédéralisme syndical.

    Pour cela, il faut défendre la décision collective, le contrôle et la révocabilité des mandats. S’opposer ainsi aux pratiques de cooptation bureaucratiques, à l’instauration ou au maintien d’une hiérarchie syndicale.

    Il appartient ensuite aux militant-e-s libertaires de développer les liens interprofessionnels, ce qui signifie combattre l’esprit de boutique syndical, pour mettre en avant la nécessité de l’unité d’action, sur une base de lutte, entre syndiqué-e-s et sections syndicales de base.

    Il s’agit également de lutter contre les tentatives d’instrumentalisation de l’outil syndical à des fins politiciennes et électoralistes. C’est à dire de refuser les discours et pratiques prétendant délimiter le champ d’action du syndicalisme au nom d’un partage des tâches entre syndicat et politique, confiant aux politiciens la tâche de relayer les aspirations des salarié-e-s. Cela revient à affirmer que la lutte ne se situe pas sur le terrain de « l’opinion publique », mais dans la rue.

    Il s’agit enfin pour nous de favoriser l’implication des syndiqué-e-s dans la vie syndicale. Cela passe non seulement par la défense d’une politique de formation syndicale active, mais aussi par le refus de la spécialisation de l’activité syndicale. En ce sens, il convient de défendre la limitation des décharges, et, si elles existent, leur fractionnement et leur rotation. En tout état de cause, lorsqu’un syndicaliste passe plus de temps au syndicat qu’au près de ses collègues, il perd le lien avec la réalité du travail. D’une part, celles et ceux-ci ont tendance à lui déléguer l’impulsion de l’action syndicale, mais d’autre part faute de partager les conditions de travail des collègues, il n’est plus à même de saisir les conditions de travail réelles pour développer une action revendicative.

    Il s’agit également pour nous de combattre les illusions par rapport aux bureaucraties. Cela signifie que nous n’avons rien à attendre d’elles et devons créer les conditions pour organiser la lutte par nous même, sans attendre de « directions ».

    Coordination des Groupes Anarchistes,
    Motion adoptée le 24 septembre 2011

  • Quel antifascisme aujourd’hui ?

    Quel antifascisme aujourd’hui ?

    08 Déc 2017

    Le nécessaire bilan de deux décennies « d’antifascisme »

    La lutte contre le fascisme a, jusqu’à son effondrement temporaire, été souvent amalgamée en France avec la lutte contre le Front National et les idées racistes et réactionnaires qu’il véhicule. Or le Front national n’est pas à proprement parler un parti fasciste, même s’il comporte une composante fasciste. C’est un parti d’extrême-droite nationaliste, qui a pendant longtemps fait coexister des tendances idéologiques différentes, depuis les nostalgiques de l’Algérie française, jusqu’aux catholiques intégristes, et pour un certain temps, les nationalistes révolutionnaires. Il a représenté pendant longtemps la face visible la plus nette d’un nationalisme qui irrigue la classe politique en France de la droite à la gauche, voire une partie de l’extrême-gauche. Il a représenté la formulation explicite des conséquences idéologiques de ce nationalisme : un discours raciste et xénophobe, mais aussi sexiste et homophobe. Il correspond au choix de la bourgeoisie française, dans le contexte de crise liée au second choc pétrolier, de promouvoir une grille de lecture raciste et xénophobe pour masquer les antagonistes de classe, et ainsi combattre le développement de luttes populaires. Il a également bénéficié des facilités accordées par la social-démocratie, dans une perspective politicienne, afin de briser sur le plan électoral l’influence de la droite.

    La principale stratégie de riposte antifasciste pendant ces 20 dernières années a été la création de fronts antifascistes spécifiques, larges et unitaires, dont la dominante idéologique a été un discours moral fondé sur les valeurs humanistes dans lesquelles les références de classe et la nature du nationalisme comme outils des classes dominantes ont été diluées, voire complètement masquées.

    Même si les libertaires, ou des groupes d’extrême-gauche, ont tenté de rendre visible cette dimension au sein de ces fronts, ils n’ont pu se faire entendre de manière audible, ce qui a conduit à une prédominance du discours républicain en matière « d’antifascisme ». Cela a souvent amené les libertaires à faire les « petites mains » de fronts antifascistes qui promouvaient une approche «aclassiste» du fascisme.

    «L’antifascisme radical» n’échappe pas à ce constat. Malgré la volonté et les tentatives de relier la lutte contre le fascisme à la lutte contre le capitalisme, la dimension spécifique de ce courant a souvent évolué vers une tendance à réduire la lutte contre le fascisme à la lutte contre les fascistes, à se contenter d’une « riposte » qui plaçait nécessairement la lutte sur le terrain même du fascisme, lui laissant l’initiative politique, voire dans certaines de ses expressions, relevant davantage du folklore plus que de l’action politique. Une chose est sûre, c’est que le développement des idées nationalistes, racistes et xénophobes n’a pas été stoppé, il a même été donné crédit à la rhétorique du fascisme qui a ainsi pu se présenter comme «antisystème», comme «révolutionnaire».

    Un autre aspect de ce bilan est qu’une telle approche focalisée sur une organisation – le FN – est passée à côté de la réalité idéologique du fascisme, à savoir sa stratégie d’implantation «métapolitique», c’est à dire en conquérant une influence idéologique par la culture. Elle a également eu pour effet d’empêcher de saisir les « nouvelles » formes et tendances du fascisme, celles de la réorganisation d’un courant fasciste authentique, alliant racisme, antisémitisme et rhétorique « anticapitaliste », alliant discours social et national, et se développant hors de la sphère classique et identifiée du fascisme français, puisqu’il s’enracine et se développe également au sein des minorités nationales.

    Analyser le fascisme comme tendance, définir le fascisme

    Qu’est-ce que le fascisme, historiquement ? C’est l’alliance entre discours social et national, c’est la formation d’une « droite révolutionnaire » qui remet en cause l’idéologie démocratique bourgeoise, qui se vit comme « révolutionnaire », mais sert les intérêts de la bourgeoisie en brisant les luttes populaires et toute perspective révolutionnaire. C’est aussi un discours voyant la société (amalgamée à une mythique «nation») comme un «organisme» qu’il faut purifier (des «ennemis intérieurs» que sont les minorités nationales et les étrangers, mais aussi les subversifs), diriger et défendre contre elle-même, en la guidant d’une main de fer. C’est un discours idéologique qui se fonde sur une vision raciste ou ethno-différencialiste identitaire (racisme biologique ou culturel) qui divise l’espèce humaine en groupes auxquels il assigne une « race », une identité essentialisée, c’est à dire un ensemble de caractéristiques qui ne dépendent pas de leur construction sociale, mais de ce qu’ils sont, de leur prétendue «nature». C’est enfin un discours assignant ces identités à un territoire, autour d’une mystique de la terre et des morts (cf Maurras, l’un des théoriciens français du fascisme) C’est une idéologie qui oppose le capitalisme industriel, corporatiste, considéré comme «authentique», au capitalisme financier, arbitrairement séparé et amalgamé aux juifs par le discours antisémite, ce qui permet de protéger la classe capitaliste par une stratégie de bouc émissaire.

    Le fascisme et la crise

    Dans une période de crise d’adaptation capitaliste, le fascisme est l’ultime recours du capitalisme et de la bourgeoisie : pour briser toute résistance des classes populaires à ses offensives, mais aussi pour « mettre de l’ordre » en son sein. Tant que son pouvoir n’est pas remis en cause, la bourgeoisie a intérêt à préserver le cadre de la démocratie représentative, car le pouvoir d’influence est la forme de pouvoir la plus efficace et la plus économique. Même pour les très riches, il est aussi certainement plus confortable de vivre dans un cadre de relative liberté d’expression. Mais dès lors que ce pouvoir est fragilisé, la tentation fasciste suscite rapidement l’adhésion de larges secteurs de la bourgeoisie.

    Dans la période actuelle, la crise économique et sociale capitaliste a suscité un certain nombre de résistances populaires qui inquiètent la bourgeoisie. Cependant, elle bénéficie depuis plus de dix ans d’un avantage certain dans la lutte des classes, lié à la désorganisation du mouvement ouvrier à l’échelle internationale, et à l’absence de perspectives révolutionnaires émancipatrices. Dans le même temps, le fatalisme qui en découle conduit une partie des classes populaires à se tourner vers les mouvements populistes d’extrême droite en renforçant d’autant leur influence.

    La situation sur le plan international

    Cette situation est visible clairement sur le plan international. On assiste à un triple mouvement : le renforcement des outils de coercition des états et des régimes autoritaires, qui visent à réprimer les mouvements liés à la révolte des classes populaires contre leurs conditions de vie, le développement de ces mouvements populaires poussés par la nécessité, qui se heurtent aux privilèges de la bourgeoisie et des États en défendant leurs intérêts, enfin le développement de courants idéologiques qui s’inscrivent dans la défense des intérêts de la bourgeoisie confrontée à ces soulèvements et qui se présentent comme «révolutionnaires» et «anticapitalistes».

    Ces tendances correspondent aux différentes formes que prend le fascisme :

    • En Europe, on constate le développement de mouvements nationalistes, et notamment «nationalistes révolutionnaires», qui se traduit à la fois par des violences contre les minorités nationales (arabes, noirs, juifs, Rroms…), et contre les militant-e-s antifascistes et progressistes (agressions de camarades en Russie, en Serbie, etc.) ;
    • Aux États-Unis, on constate le développement de groupes nationalistes et racialistes, depuis les suprémacistes blancs jusqu’aux «minute men» servant d’auxiliaires à la politique de répression de l’immigration américaine. En Amérique du sud, le développement de groupes paramilitaires de type nationaliste et de groupes néo-nazis répond aux mêmes dynamiques ;
    • En Turquie, les groupes fascistes tels que les loups gris mènent une politique de violence et de terreur fasciste contre les minorités nationales kurdes, arméniennes, les minorités religieuses (halevis), et les militant-e-s révolutionnaires ;
    • Dans un certains nombre de pays où la religion musulmane est majoritaire, les groupes qui assument ce type de politique se cachent derrière le masque de la religion : nervis fascistes iraniens se réclamant de l’islam qui répriment et attaquent les militant-e-s ouvriers et féministes iranien-ne-s, fascistes ou réactionnaires religieux tels que les frères musulmans, les salafistes, les militant-e-s du FIS en Algérie, qui servent de supplétifs à la répression anti-ouvrière et antiféministe, ainsi que d’une «fausse opposition» et d’une «fausse alternative» à des pouvoirs nationalistes discrédités, qui mènent eux aussi une répression directe des luttes populaires. Ce type de mouvement existe également dans bon nombre de pays catholiques ou orthodoxes, à travers notamment des mouvements réactionnaires religieux qui assument ce type de politique.

    La situation en France

    La période récente se traduit par une montée en puissance du nationalisme, entretenue notamment par le pouvoir politique, mais aussi les relais médiatiques et idéologiques de la bourgeoisie. Si ce nationalisme irrigue la quasi totalité des courants politiques, depuis la gauche coloniale jusqu’à l’extrême-droite, les courants fascistes sont le fer de lance de sa diffusion en milieu populaire, au moyen d’une rhétorique «sociale» pseudo-anticapitaliste.

    Au sein des catégories de population désignées par l’idéologie nationale comme constituant le «corps national», le fascisme joue un rôle mobilisateur pour les intérêts de la bourgeoisie, en présentant la violence sociale non pour ce qu’elle est, le résultat du capitalisme, mais pour l’effet de l’action «d’ennemis intérieurs» ou «d’ennemis extérieurs». Ces «ennemis intérieurs» et «extérieurs» sont désignés comme étant les membres de minorités nationales, religieuses, sexuelles du pays, ou les étrangers. En contexte de crise, c’est la tendance «socialiste-nationale» qui se développe le plus rapidement, autour notamment d’un antisémitisme virulent (qui se masque derrière un discours prétendument antisioniste) réactivant la figure de bouc émissaire du juif, d’une islamophobie virulente (substituant ou le plus souvent ajoutant à la figure bouc-émissaire du juif celle du musulman), et plus largement d’un racisme «décomplexé».

    Cette tendance «socialiste-nationale» est représentée par plusieurs organisations se réclamant plus ou moins ouvertement du nationalisme révolutionnaire :

    • Égalité et réconciliation et ses alliés (Dieudonné et les relais de l’État d’Iran en France que sont les militants du centre Zahra), qui privilégient un front antisémite visant à mobiliser au côté des nationalistes français une partie des personnes appartenant à la minorité nationale arabe ;
    • Les identitaires qui privilégient un front «antimusulman» qui vise à mobiliser aux côtés des nationalistes révolutionnaires européens les courants racistes qui se cachent derrière une « laïcité » à deux vitesses, et une partie des personnes appartenant à la minorité nationale juive (notamment la frange fasciste du sionisme, comme en témoigne l’organisation d’une manifestation commune identitaires-LDJ devant l’ambassade d’Israël) ;
    • Enfin, s’ajoute à cela la fraction mariniste du FN qui tente de développer un discours «national et social» proche de celui des identitaires, mais qui diffère en privilégiant un cadre nationaliste français au cadre nationaliste européen (suprémaciste blanc) des identitaires.

    Toutes ces tendances tentent de dévier la révolte sociale vers une approche nationaliste, xénophobe et raciste, en se présentant comme «révolutionnaires». Leur radicalité formelle leur permet d’amener aux thèses nationalistes une partie des travailleuses et des travailleurs en révolte contre le système capitaliste, à travers un «anticapitalisme» qui se réduit à la défense du corporatisme contre le «capital financier», de présenter la nation comme un recours contre la «finance internationale», à une critique des valeurs consuméristes, sans contenu de classe, sans lien avec la réalité des luttes populaires. C’est en ce sens que ces courants diffèrent des courants nationalistes de la droite classique : en période de crise ceux-ci apparaissent trop ouvertement comme les représentants de la classe bourgeoise (en témoignent les affaires Bettencourt, etc.), et suscitent donc la méfiance au sein des classes populaires. Alors que la radicalité de postures des nationalistes révolutionnaires et leur conviction d’être «révolutionnaires», leur permettent d’attirer aux thèses nationalistes des individus appartenant aux classes populaires, en mobilisant les valeurs réactionnaires largement présentes dans la société (sexisme, homophobie, chauvinisme…).

    Soral a ainsi d’abord construit son image de « rebelle» sur un discours antiféministe et homophobe, présenté comme un «refus du politiquement correct», puis sur un antisionisme antisémite qui a visé à instrumentaliser la question palestinienne pour re-légitimer l’antisémitisme historique des fascistes français.

    Premièrement, l’outil internet a permis aux sympathisants et aux militants d’extrême-droite de pouvoir s’exprimer et diffuser leurs idées beaucoup plus librement qu’auparavant. En effet, la lutte sur le plan moral de l’extrême-droite a au moins permis de faire en sorte que le racisme n’était pas une opinion comme une autre. De plus, l’outil internet a donné une caisse de résonance importante à des courants au départ confidentiels, qui ont su utiliser les nouvelles technologies (vidéos sur dailymotion, youtube), pour diffuser leur pensée. Ils ont également su utiliser des passerelles, sous la forme de sites internet relayant en lien leur discours ou des personnes cautionnant leur discours au nom d’un «anti-impérialisme» hérité du stalinisme ou du tiers-mondisme, les pseudos laïcs relayant un discours raciste (par exemple l’officine raciste «riposte laïque») derrière une prétendue critique de l’islam.

    Sur internet par exemple, de nombreux sites diffusent l’idée d’un « nouvel ordre mondial » (expression qui provient à l’origine de la droite radicale américaine) dirigé par les « sionistes » et les «illuminatis». Il ne s’agit de rien d’autre que du bon vieux discours national-socialiste et fasciste sur le «complot juif et franc maçon mondial», qui a adopté une nouvelle forme pour contourner le discours antifasciste et la législation de l’État sur le racisme. Cette nouvelle forme du discours sur le «complot judéo-maçonnique» a des succès inattendus, au sens où de telles approches sont reprises par des musiciens de rap, y compris ceux qui affichent des sympathies libertaires, qui en ignorent peut-être l’origine, mais qui les banalisent et contribuent à leur diffusion dans la jeunesse populaire.

    On retrouve ces influences dans les courants fascistes ou nationalistes spécifiques aux minorités nationales : ainsi, les sionistes de tendance fasciste de la Ligue de défense juive reprennent le discours raciste anti-arabe des identitaires ou la théorie du «choc des civilisations» et du danger islamique. A Belleville, des nationalistes chinois ont organisé une manifestation «contre l’insécurité» au cours de laquelle des passants noirs ou arabes ont été pris pour cibles, désignés comme des «voleurs» sur critères racistes, ce qui a provoqué les applaudissements des réseaux identitaires français (par exemple sur le site internet «français de souche»).

    De même, une partie des courants fascistes panarabes et des courants fascistes se réclamant de l’islam politique reprennent la rhétorique antisémite issue du nationalisme français. Ces convergences expliquent le développement de fronts communs entre nationalistes français et nationalistes se revendiquant des minorités nationales, qui peut apparaître surprenante au premier abord, puisque c’est le nationalisme français qui, en excluant juifs et arabes du corps national, a créé de toute pièce les minorités nationales et, dans le même temps, les conditions de l’oppression raciste des individus qui y sont alors assignés par leur origine et/ou leur couleur de peau. Mais cela traduit au contraire la profonde parenté idéologique entre ces différents courants, et le fait qu’ils se nourrissent les uns des autres, au détriment des classes populaires, et particulièrement des individus victimes de l’oppression raciste parce qu’assignés à une «minorité nationale».

    Cela montre qu’il n’existe pas d’alternative au racisme dans le développement d’un nationalisme au sein des minorités nationales, puisque celui-ci reproduit le discours raciste dominant et converge parfois avec le nationalisme dominant. Au contraire, l’alternative se trouve dans le développement d’un antiracisme populaire qui combat toutes les formes de racismes, sur le plan idéologique comme sur le plan pratique. Les différents courants fascistes ont progressé sur le plan organisationnel comme sur le plan de leur influence idéologique et culturelle : ils ont ainsi réussi à imposer leurs «sujets», leurs «approches» dans le débat politique : une approche ethno-différentialiste des questions politiques et économiques au détriment d’une approche de classe, une rhétorique fondée sur la menace « intérieure» ou «extérieure» que représenteraient les minorités nationales ou religieuses, au détriment de l’affirmation de la question sociale, etc.

    L’influence de l’idéologie nationaliste a progressé, et celle de l’idée de la « guerre du tous contre tous » également. Dans le même temps, les discours ouvertement sexistes ou homophobes, qui constituent également une partie du corpus fasciste, ont gagné du terrain. L’influence de l’idéologie fasciste dépasse de loin celle des groupes constitués, mais ceux-ci progressent quantitativement et organisationnellement, notamment dans les campagnes, mais aussi en ouvrant des locaux pignonS sur rue dans plusieurs grandes villes.

    Il est également significatif que des discours reprenant les canons de l’idéologie fasciste ne soient pas considérés comme tels y compris au sein de la gauche et de l’extrême-gauche, voir d’une partie du courant anarchiste. Ce qui explique par exemple la tolérance dont a longtemps bénéficié Dieudonné au sein de l’extrême gauche au nom d’une posture «rebelle», certains groupes le trouvant fréquentable jusqu’à ce que celui-ci invite Faurisson sur scène.

    On peut trouver des éléments d’explication dans la faiblesse de réflexion sur le fascisme de «l’antifascisme des années 90», qui s’est focalisé sur les groupes fascistes plutôt que sur leurs idéologies (quand dans sa version gauchiste ou social démocrate il ne s’est pas contenté d’une dénonciation du FN), qui a négligé la lutte idéologique antifasciste pour se consacrer exclusivement à la nécessaire (mais pas suffisante) lutte contre les groupes fascistes constitués et à l’autodéfense. On peut aussi trouver une explication à cela dans l’amalgame fréquent entre nationalisme, fascisme et racisme. Or si le fascisme se nourrit et fait la promotion du racisme et du nationalisme, il ne s’y résume pas, et réciproquement : on retrouve l’idéologie nationaliste dans une grande partie du spectre politique, comme le discours raciste. La spécificité du fascisme réside dans le développement d’un discours social «antisystème» qui permet, en période de crise, de recruter au sein des milieux populaires des personnes qui auraient pu être attirées par un réel discours révolutionnaire.

    Alternative anarchiste et riposte

    La nécessité d’une contre-offensive idéologique ne fait pas question. Une réponse politique anarchiste est une évidence qui doit privilégier l’autoformation des militant-e-s au sein du Mouvement libertaire et, plus largement au sein du « Mouvement social », sur les formes prises par les discours racistes et fascistes.

    Aussi, faut-il insister sur le fait que le fascisme n’a jamais été éradiqué par le biais des consultations électorales, ces dernières lui ayant même conféré une certaine dose de «légitimité».

    La lutte contre le fascisme constitue un axe important du combat des prolétaires en même temps qu’une absolue nécessité, pour autant l’antifascisme ne doit pas constituer l’unique combat pour la défense des intérêts de classe du prolétariat face à la bourgeoisie.

    Le développement de luttes populaires, qui reste l’unique moyen d’imposer la lutte de classe, la solidarité, le refus de la domination masculine et de l’homophobie dans les débats politiques, doit nous permettre de briser les tentatives d’hégémonie culturelle des nationalistes et des fascistes.

    Il s’agit donc pour nous de combattre le fascisme et la bourgeoisie qui le sous-tend, quel que soit son ancrage : une bourgeoisie qui se pare des vertus démocratiques ou pas, qui se réfère au libéralisme ou à la social-démocratie…

    L’antifascisme, en s’attelant à dénoncer les discours autour des «souverainetés nationales», ne peut se concevoir que par le biais d’une Humanité sans frontières et d’une solidarité internationale sans concession!

    La lutte contre les «souverainetés nationales» ne doit en aucun cas se faire le relais de l’ultra libéralisme économique et/ou idéologie, lequel ne se préoccupe que de la satisfaction de ses propres intérêts, intérêts opposés à ceux de la grande majorité des individus…

    Nous devons développer un antifascisme qui puisse faire tomber les barrières humaines tout en contrecarrant les plans économiques globaux du capitalisme à l’échelon national et/ou à l’échelon mondial.

    Combattre le fascisme et l’extrémisme nécessite alors de le faire :

    • au plan idéologique ;
    • au plan social ;
    • et quand cela est inévitable (voire souhaitable), au quotidien, dans les quartiers, les usines etc.

    Sur le plan idéologique, l’organisation anarchiste qui préconise des valeurs d’entraide, de solidarité, d’égalité, d’autonomie individuelle et collective est armée pour regrouper les individus et les structures qui ne fondent pas leur horizon de société autour de la défense des hiérarchies, de la lutte pour le Pouvoir, de la force brute et de la croyance en des êtres supérieurs qui seraient appelés à diriger les masses.

    L’anarchisme peut offrir les références et les outils nécessaires à la constitution d’un «regroupement antifasciste» autour des valeurs égalitaires et libertaires qui sont les siennes.

    Si les anarchistes ne sont pas les seuls susceptibles de regrouper individus et groupes afin de lutter efficacement contre le fascisme, elles et ils garantiront à ce regroupement et la lutte qu’il sous-tend son entière autonomie. Il ne s’agira à aucun moment d’en prendre le contrôle. A contrario, au travers de cette lutte, ils œuvreront pour bâtir, toutes et tous ensemble, une société débarrassée du fascisme et de ses fondements : le capitalisme, le libéralisme et l’étatisme.

    Au plan des agencements sociétaires, l’égalité économique et sociale pour laquelle milite l’organisation anarchiste se traduit par la mise en œuvre de l’autogestion généralisée. La participation des individus et des collectifs en tant qu’acteurs et non plus simples spectateurs supposent :

    • une conscience aiguë des problèmes qui traversent la société ;
    • une responsabilisation face à ces problèmes ;
    • le rejet de toutes les idéologies qui aspirent à diriger les individus et à décider en leur nom, le fascisme étant de ce point de vue exemplaire au travers de ses pratiques autoritaires…

    Concernant la lutte contre l’idéologie fasciste et sa traduction en actes, il ne peut être question pour l’organisation anarchiste d’être désignée comme l’avant-garde d’une armée antifasciste prête à faire le coup de poing avec la vermine extrémiste.

    Ainsi, en vue du développement d’une autodéfense antifasciste, nous devons éviter le piège d’un tête à tête anarchistes contre fascistes, qui placerait l’État, et les courants politiques institutionnels dans le rôle d’arbitres, usant tour à tour de la répression pour les uns et pour les autres, ce qui n’empêche pas l’État par ailleurs de soutenir ponctuellement les fascistes (en leur garantissant l’immunité ou en les protégeant).

    Les méthodes employées pour barrer la route aux fascistes doivent rencontrer l’assentiment de tous les individus et collectifs épris de justice sociale et de liberté. Il ne pourra être question de s’abriter derrière les Institutions – Justice, Police, décideurs et élus – pour éradiquer les idéologies rétrogrades.

    L’autodéfense antifasciste que nous préconisons relève d’une culture d’autodéfense à développer dans les quartiers, sur les lieux de travail, les associations, les syndicats. Elle ne pourra se résumer à la seule dimension physique, dimension nécessaire et inévitable à certains moments, mais cette autodéfense devra faire sens et s’employer à aborder dans le champ idéologique la critique et la dénonciation des offensives fascistes masquées derrière des «passerelles».

    Pour l’essentiel, le message que nous tenons à faire passer est celui-ci :

    Nous devons tout mettre en œuvre pour barrer la route à la vermine fasciste et à toutes les dérives autoritaires.

    Pour cela, nous devons nous mobiliser, le plus largement possible, afin de créer les conditions favorables à l’éradication des idées et des actes fascistes et à leur installation au sein de nos sociétés.

    La lutte sociale nous fournit le terrain privilégié du nécessaire affrontement aux «fascismes», dès lors que s’engagent en même temps, le combat contre la barbarie capitaliste, l’autorité étatique et la lutte pour l’émancipation des individu-e-s.

     

    Coordination des Groupes Anarchistes,
    Motion adoptée en Novembre 2012

  • La lutte antipatriarcale

    La lutte antipatriarcale

    08 Déc 2017

    La CGA parce qu’elle entend lutter contre toutes les dominations se définit aussi contre le système de domination masculine et dans la lutte anti­-patriarcale.

    La construction genrée de la société

    Le genre est, pour nous, une construction sociale hiérarchique, qui repose sur un partage construit sur le postulat de deux sexes biologiques strictement différenciés. Cette construction binaire est présentée comme naturelle (ce qui la protège des contestations et remises en cause). Le rejet de l’hermaphrodisme, à travers une intervention chirurgicale imposée à la naissance pour définir un sexe, témoigne de la prégnance de cette idéologie. Cette supposée binarité biologique fonctionne comme marqueur de la domination. C’est la hiérarchie, autrement dit les rapports de pouvoir, qui induit la division sexuée de la société, et non l’inverse. Les catégories « masculin/féminin » et « hommes/femmes » n’existent donc qu’en fonction l’une de l’autre et dans le cadre de la domination de genre. Ce qui est désigné comme féminin ou masculin est socialement construit par des techniques de dressage perpétuées par l’éducation (de la famille, de l’école, l’industrie du jouet…), les médias, un certain discours scientifique, les institutions et les religions.

    Cette séparation est maintenue, avec la participation plus ou moins consciente et volontaire de tous et toutes, par des rappels à l’ordre permanents qui renforcent ce système inégalitaire.

    Il n’y a pas plus d’essence ni de spécificité féminine naturelle ou biologique qu’il n’y en a de masculine. Les femmes ne sont pas du côté de la douceur sous prétexte d’une potentielle maternité et les hommes du côté de la violence sous prétexte d’un taux particulier de testostérone.

    L’oppression des femmes n’est pas due à la dévalorisation de leurs « aptitudes naturelles ». En revendiquant l’existence d’une identité féminine et sa revalorisation, les théories différentialistes tendent à naturaliser les différences entre hommes et femmes. Les rôles attribués aux femmes et aux hommes n’ont rien de «naturels»: ils ne découlent pas de leurs différences morphologiques, mais sont le fruit d’une construction sociale qui n’est pas neutre dans l’organisation globale et inégalitaire de la société. Nous nous opposons donc à toute vision essentialiste des sexes.

    Un système social organisé : la domination masculine ou patriarcat

    Le système de genre véhicule la norme hétérosexuelle, l’impose et dénigre les autres sexualités. Cette idéologie induit notamment l’homophobie, la lesbophobie, la biphobie et la transphobie. L’instauration de la norme hétérosexuelle comme norme dominante entraîne l’oppression des personnes refusant cette norme ou n’y correspondant pas et cloisonne nos désirs à tou­·te·­s.

    Malgré des avancées, ce système perpétue l’oppression des femmes notamment à travers :

    • le travail domestique gratuit et l’éducation des enfants, comprenant la prise en charge affective des personnes ;
    • l’appropriation des corps des femmes aux fins de la reproduction ou non, notamment par des politiques visant à ériger la famille comme modèle unique et indépassable et les entraves au droit de disposer librement de son corps ;
    • le continuum des violences exercées contre les femmes, différentes dans leur degré mais non dans leur nature, allant de la prostitution aux violences physiques et psychologiques, en passant par les publicités sexistes et la réquisition de l’espace public au profit des hommes notamment la nuit ;
    • la monopolisation masculine des armes, des outils, des compétences, de l’espace et de la parole ;
    • le travail, à travers les différences de salaires, une précarité accrue, des temps partiels imposés pour allier travail et tâches domestiques gratuites, et un taux de chômage plus élevé ;
    • l’éducation différenciée selon les destinataires : « garçon» ou « fille ». Le contenu est différent et le formatage commence la plupart du temps dès la conception.

    Le patriarcat positionne les hommes comme dominants dans l’ensemble des sphères de la vie. Les hommes jouissent de cette domination en profitant des privilèges liés à leur place dans ce système, et la très grande majorité participe à son maintien par des comportements d’oppression à des degrés divers. En revanche, ce système malmène les hommes qui refusent de se comporter dans la «normalité sociétaire».

    La lutte contre le système de domination masculine en interne de la CGA

    On ne naît pas anarchiste et on ne le devient pas en considérant uniquement que le capitalisme et le système de domination masculine sont des « ennemis» à abattre. Être anarchiste est un combat quotidien qui ne s’arrête pas au moment où l’on a identifié les rapports de dominations. C’est la même chose dans la lutte contre le patriarcat et la déconstruction du genre: personne n’est à l’abri des rapports de pouvoirs, de l’éducation qu’il/elle a reçue, et chacun-­e a donc un travail permanent à mener sur lui/elle-­même pour changer les rapports de dominations. Il est aussi difficile pour une femme que pour un homme (bien qu’elle n’ait pas les mêmes privilèges) de se débarrasser des réflexes genrés que l’on a construits pour elles/lui.

    Nous considérons que « le privé est politique ». La sphère privée et la sphère politique ne peuvent pas être abordées de manière différenciée quand les agissements et les comportements repérés dans le privé sont antinomiques avec les engagements politiques qui sont ceux des anarchistes/libertaires. L’engagement politique ne s’arrête pas à la porte de la maison ou de la chambre à coucher. C’est à chacun­e d’y chercher la cohérence avec son analyse politique.

    L’organisation collective et la discussion permettent à tou­te­s d’acquérir des outils d’analyse pour penser les rapports de domination des hommes sur les femmes, et d’éviter de reproduire les logiques qui la perpétuent, de la violence domestique à l’occupation de l’espace public. Une réflexion collective sur la norme hétérosexuelle permet aussi de se poser individuellement la question de l’influence du genre sur ses propres pratiques de vie.

    Nous intégrons cette réflexion à nos pratiques collectives. L’analyse politique de la place des femmes au sein de l’organisation, de la parole dont elles peuvent se saisir et de leur nombre permet de remettre en question nos pratiques afin de ne pas reconduire des logiques de domination plus ou moins violentes, de l’invisibilisation à l’intimidation. L’abandon d’un vocabulaire et d’une vision viriliste de la lutte sociale fait aussi partie de notre travail. Aussi, la CGA s’engage dans un travail de déconstruction au niveau collectif qui vise également à alimenter la réflexion et un positionnement individuels dans ce système de domination.

    Nous nous engageons collectivement à :

    • Mener une réflexion permanente et autonome au sein des groupes sur le système de domination masculine, la norme hétérosexuelle et l’anarcha-féminisme ;
    • Déconstruire le genre au niveau collectif pour également alimenter la réflexion et un positionnement individuel dans ce système de domination ;
    • Être vigilant­e­s à ne pas décharger ce travail sur des volontaires, finissant par créer des spécialistes et un décalage dangereux entre militant­e-­s du groupe. Cette spécialisation entraînera de plus la non-­possibilité pour les militant­e­s concerné­e­s de s’impliquer dans d’autres luttes ;
    • Intégrer une grille de lecture féministe par une approche de genre à tous les thèmes abordés par la CGA, dans la mesure où ils ont tous un lien avec le patriarcat (élections, sans papiers, antifascisme, précarité, société de consommation, prostitution, monde du travail, syndicalisme, militantisme, éducation, école, guerre, laïcité, religion, famille, médias…) ;
    • Travailler à l’abandon d’un vocabulaire et d’une vision viriliste de la lutte sociale.

    La pertinence de la lutte féministe dans nos idées et nos combats anarchistes

    Le système patriarcal en établissant les catégories hommes­/femmes, les a associées à des lieux, fonctions et moments non-­mixtes imposés. Les luttes contre le patriarcat ont pris et prennent toujours la forme d’un mouvement autonome des femmes, dans lequel la non­-mixité choisie peut être un outil de lutte comme dans toute lutte d’émancipation.

    L’égalité à laquelle nous aspirons concerne tou­te­s les individu­e­s et n’est donc pas envisageable sans égalité réelle et effective entre femmes et hommes au delà des divisions et des différences de genre qui nous sont imposées. Idem pour notre aspiration à la liberté, laquelle est entravée par des rapports de domination et de soumission à abolir.

    Cette égalité effective entre hommes et femmes ne peut s’envisager comme un exercice de rattrapage du pouvoir qu’ont les hommes ou d’un quelconque partage du pouvoir entre hommes et femmes, ni d’une manière de définir des critères de parité dans l’exercice du pouvoir. Il s’agit bien de viser la destruction de tout pouvoir et donc du pouvoir masculin au profit de rapports sociaux égalitaires. La seule destruction du capitalisme n’y suffira pas.

    Le capitalisme et le patriarcat sont deux systèmes de domination « qui se nourrissent l’un l’autre » et qu’il convient d’abolir. Nous ne donnons pas la priorité à un domaine de lutte plutôt qu’un autre et préférons nous battre sur tous les fronts. La lutte contre le système de domination masculine a ainsi toute sa place dans nos activités, ni plus ni moins que notre implication dans les mouvements sociaux, le syndicalisme l’antifascisme, l’antimilitarisme, l’anti-électoralisme, la lutte contre les religions…

    La CGA parce qu’elle est anarchiste et lutte contre tout système de domination se reconnaît dans la lutte anarcha-­féministe. Elle s’inscrit dans les luttes féministes et les soutient. Pour ces luttes comme pour les autres, la CGA estime que les moyens ne doivent pas être en contradiction avec les finalités. Par exemple, la CGA ne se reconnaît pas dans la lutte pour la parité hommes-femmes dans les institutions quelles qu’elles soient.

    La lutte contre le patriarcat de la CGA dans ses relations externes, c’est :

    Proposer une alternative dans le mouvement féministe en introduisant nos référents antiétatiques, anticapitalistes, antiracistes et anti­patriarcaux.

    Prendre en considération notre investissement dans les structures féministes extérieures aux groupes comme dans d’autres structures du mouvement social.

    Faire prendre en compte dans les mouvements sociaux la question du genre et la nécessité de lutte contre la domination masculine.

    La CGA revendique :

    • L’abolition du système de genre : le sexe biologique ne détermine pas la place des individu-e-s et les catégories hommes – femmes cessent d’être la norme de référence pour l’organisation de la société.
    • La liberté du désir et de la sexualité.
    • La maîtrise de nos corps et le respect de nos choix de vie.

    Pour cela, la CGA soutient et s’inscrit dans les luttes féministes :

    • Suppression des politiques natalistes ;
    • Lutte contre les violences faites aux femmes, dans la sphère publique ou/et privée ;
    • Lutte contre les publicités sexistes ;
    • Lutte contre les inégalités salariales genrées ;
    • Lutte contre l’homophobie, la lesbophobie, biphobie et la transphobie ;
    • Accès à une éducation sexuelle non basée sur la norme hétérosexuelle ;
    • Accès à une éducation non sexiste ;
    • Accès à la contraception masculine et féminine et à l’avortement libres et gratuits ;
    • Respect de nos choix de vie.

    Coordination des Groupes Anarchistes,
    Motion adoptée le 11 novembre 2011

  • Face aux crises du capitalisme, construisons une alternative sociale

    Face aux crises du capitalisme, construisons une alternative sociale

    08 Déc 2017

    Le système capitaliste est en crise. La crise sociale actuelle n’est pas le fruit d’un « complot », ou de la dérive d’un mauvais « capitalisme financier » qui s’opposerait au vertueux « capitalisme industriel ». Ce n’est pas le fruit de la seule « spéculation » qui n’est qu’un des aspects du fonctionnement du capitalisme.

    C’est le résultat des contradictions du système capitaliste lui-même, le résultat logique de l’organisation capitaliste de l’économie.

    Une organisation qui – même dans des conditions de fonctionnement « normales » – institue l’inégalité sociale, rendant inaccessible à l’immense majorité de la population la satisfaction de ses besoins de base, tout en lui rendant la vie insupportable.

    En quelque sorte, le capitalisme produit lui-même les conditions de ses crises, même si sa capacité d’adaptation lui a toujours permis jusque-là de les surmonter, au prix du sang des travailleuses et des travailleurs.

    La société dans laquelle nous sommes connaît actuellement une quadruple crise – économique, écologique, sociale et politique – qui découle des systèmes capitalistes et étatiques, d’une organisation fondée sur la propriété privée des moyens de production et de distribution, ainsi que de la hiérarchie, la domination et l’exploitation.

    Si cette crise touche aussi des secteurs de la bourgeoisie, du fait de la logique concurrentielle inhérente au système capitaliste, ce sont avant tout les travailleuses ou les travailleurs, avec ou sans emploi, qui en font les frais, et un large secteur de la bourgeoisie continue à accumuler les richesses, en faisant porter le poids de la crise aux les prolétaires, quand elle ne profite pas de la situation pour renforcer ses positions.

    Crise économique

    L’organisation économique capitaliste est fondée sur la recherche permanente de profit, à savoir l’accroissement du capital par l’appropriation de la plus-value, c’est-à-dire le vol du produit du travail collectif des travailleuses et des travailleurs, au moyen du régime de propriété privée des moyens de production.

    Pour que le profit se réalise, les biens et services créés doivent se transformer en marchandises, c’est-à-dire faire l’objet d’un échange marchand qui leur donne de la valeur au sens capitaliste.

    Pour cela, il faut que le système capitaliste entretienne en permanence l’offre et la demande solvable, au besoin en les créant artificiellement. La saturation progressive des marchés (solvables, car seule compte pour le capitalisme la demande de celles et ceux qui peuvent payer) oblige l’appareil productif à renouveler l’offre en permanence, par la création de nouveaux produits et l’organisation de l’obsolescence à court terme des produits fabriqués.

    Par ailleurs, la nécessité pour la classe dominante de s’approprier une part toujours plus grande de la richesse l’amène à chercher à maintenir et augmenter son taux de profit par tous les moyens : augmentation du temps de travail et baisse des salaires directs ou indirects, accroissement de la productivité par l’augmentation des cadences, etc.

    L’attaque sur les salaires directs ou indirects (protection sociale), entraîne une baisse de la solvabilité des travailleuses et des travailleurs, et par conséquent une baisse de la demande solvable.

    Or pour que le profit se réalise, les capitalistes doivent réaliser l’échange des biens et des services, c’est-à-dire écouler leur production à des clients solvables.

    Le capitalisme a essayé de résoudre cette contradiction grâce au développement du crédit, pour stimuler artificiellement la demande, et ce depuis les années 70.

    Mais le développement du crédit a abouti à une seconde contradiction : il est nécessaire, pour que la réalisation du profit s’effectue, que les débiteurs (travailleurs-ses, entreprises, états, etc.) le remboursent afin d’alimenter la mécanique économique. Or la pression du capital pour faire baisser les salaires et la volonté de s’approprier une part toujours plus importante des richesses entraînent inévitablement des difficultés de remboursements à toutes les échelles.

    La solvabilité de la demande pose de nouveau problème, et donc les conditions de réalisation du profit sont rendues plus difficiles pour les capitalistes.

    Cela accentue la concurrence capitaliste au sein de la bourgeoisie pour le contrôle du marché, que l’on se place sur le plan national ou international.

    Crise écologique

    Le modèle économique capitaliste repose sur la croissance de la production de richesses. Or le caractère fini des ressources naturelles, et principalement des ressources énergétiques, se place en contradiction avec cette logique de la croissance.

    La pollution, générée par le système économique capitaliste, en mettant en danger les écosystèmes, outre qu’elle impacte directement les conditions de vie des êtres humains, représente un coût croissant qui pèse indirectement sur l’organisation économique, même si ce coût est avant tout assumé par les prolétaires et non par les capitalistes qui en sont à l’origine.

    Le caractère limité des ressources énergétiques entraîne une hausse du prix de l’énergie, qui se répercute dans le coût de production des biens et des services. Pour compenser cette hausse, et continuer à vendre biens et services dans un contexte concurrentiel capitaliste en maintenant des prix de vente « compétitifs », la bourgeoisie est amenée de plus en plus à utiliser la seule marge de manœuvre qu’elle possède : celle de la baisse du prétendu « coût du travail », en réalité la baisse de la rémunération du travail. Cela se fait au moyen de la baisse des salaires et de l’accroissement des cadences, de l’intensité du travail visant à accroître la productivité, à rémunération identique ou réduite.

    De même, la limitation des ressources énergétiques entraîne une concurrence féroce à l’échelle internationale pour le contrôle des ressources.

    La concurrence pour le contrôle des ressources et des marchés passe sur le plan international par la tendance à la guerre, par laquelle les bourgeoisies nationales, de manière coalisée ou unilatérale, cherchent à garantir et accroître leur accès aux ressources.

    Crise sociale

    Dans un contexte où les contradictions du système capitaliste créent une situation de crise écologique et économique, la bourgeoisie cherche à tirer son épingle du jeu en faisant porter aux travailleuses et aux travailleurs les conséquences négatives de celles-ci.

    Cela passe par une attaque brutale contre les conditions de vie des prolétaires, visant à leur arracher une part toujours plus importante des richesses qu’ils créent. Cela amène à une liquidation du « compromis » d’après guerre, c’est-à-dire des conquêtes sociales ouvrières que sont la protection sociale, les services publics, etc. Ces attaques menées par les États au nom de l’« austérité », du « redressement économique » et de « l’épuration de la dette » font plonger des parts toujours plus croissantes des classes exploitées dans la misère et la précarité. Ces attaques touchent plus violemment encore les parties les plus opprimées et exploitées des classes populaires, notamment les femmes, les immigré-e-s, les personnes racisées.

    La crise s’accompagne également d’un durcissement des relais de l’oppression patriarcale : discours réactionnaires pour l’enfermement de la femme dans le foyer, remise en cause de l’IVG, fin de l’indépendance économique de nombreuses femmes, augmentation des violences masculines. Par ailleurs, le chômage des femmes est supérieur à celui des hommes mais les chômeurs indemnisés sont plus nombreux que les chômeuses indemnisées.

    Ces attaques ont pour conséquence le pourrissement des relations humaines au sein même des classes exploitées, puisque la logique capitaliste met en concurrence les prolétaires pour la survie, dans un contexte de chômage et de misère de masse.

    Crise politique

    Dans ce contexte, le rôle historique de l’État comme soutien de la bourgeoisie et défenseur de l’exploitation et de l’oppression capitaliste apparaît de plus en plus clairement aux yeux des travailleuses et des travailleurs.

    A mesure que s’effondre le mythe de « l’État social » et « protecteur », « instrument neutre » prétendument au « service de la collectivité », se fissure également l’édifice de la « démocratie » (sic) représentative. Les révoltes populaires se développent ainsi de manière croissante y compris dans les zones où jusque-là l’autorité de l’État était installée au nom d’une prétendue « légitimité démocratique ».

    Pour faire face à cette situation, les politicien-ne-s et la bourgeoisie recourent de manière grandissante au nationalisme, afin de diviser les prolétaires et brandir des boucs-émissaires dans le but de se protéger de la colère populaire. De même, la tentation du fascisme monte partout dans le monde, certains secteurs de la bourgeoisie lui apportant un soutien grandissant, y voyant un moyen de « mettre de l’ordre » face aux effets des contradictions capitalistes, sans remettre en cause leurs privilèges.

    Tout en prenant des formes différentes selon les réalités locales, le fascisme est ainsi promu de manière de plus en plus ouverte, afin d’éviter que la crise politique – qui se développe en lien avec la crise économique, sociale et écologique – débouche sur une révolution sociale.

    Il vise également à mobiliser, derrière les bourgeoisies nationales, les prolétaires au nom d’une « union sacrée » dans la guerre économique que se livrent les différents groupes, secteurs et blocs capitalistes.

    Quelle alternative ?

    Nous ne croyons pas, contrairement aux marxistes, que les contradictions du capitalisme le conduisent de manière mécanique à l’effondrement.

    La situation de quadruple crise actuelle – politique, économique, écologique et sociale – ne signifie pas l’automaticité de la révolution sociale et du communisme. Le capitalisme a montré par le passé ses capacités d’adaptation. Les bourgeoisies ont accumulé une longue expérience, et n’ont jamais hésité à recourir à la guerre, au fascisme, lorsqu’elles considéraient qu’il en allait de leur intérêt. Les proclamations « démocratiques » des un-e-s et des autres s’effaçant ou se vidant de leur contenu concret lorsque les intérêts fondamentaux étaient en jeu.

    Communisme libertaire ou barbarie capitaliste

    Plus que jamais se pose donc la nécessité de la révolution sociale, pour en finir avec la barbarie capitaliste. Cette rupture révolutionnaire ne peut découler que du développement des luttes et de l’auto-organisation populaire, et ne saurait être l’œuvre de quelconques « sauveurs suprêmes » ou tribuns providentiels et autres « partis d’avant-garde ». Car l’État ne peut pas être l’instrument de la transformation de la société dans l’optique d’une émancipation individuelle et sociale.

    Ces luttes qui prennent racine dans les besoins et les aspirations fondamentales des classes populaires (se loger, manger, se vêtir, se déplacer librement, défendre son intégrité individuelle, se cultiver …) développent les capacités de gestion collective des classes exploitées, et permettent l’organisation de l’entraide. Sur leur base, peuvent se développer l’organisation populaire contre le pouvoir d’état (sapant les bases de « l’état organisateur »), l’expropriation de la bourgeoisie et la mise en commun des moyens de production, leur gestion fédéraliste sur une base territoriale et industrielle.

    Ce développement de l’organisation populaire autonome, ne peut se faire à coup de slogans, c’est une œuvre quotidienne qui vise à construire des outils de résistances solides et durables. C’est un enjeu, une priorité pour toutes celles et tous ceux pour qui le changement social et la révolution ne sont pas des mythes mobilisateurs mais des objectifs concrets, malgré les difficultés de la période.

    C’est la seule manière de mettre un coup d’arrêt au développement d’un « cannibalisme social » au sein même de nos classes exploitées.

    Aujourd’hui, le développement des luttes est ainsi confronté à plusieurs obstacles :

    • La convergence de fait entre système capitaliste et système raciste et patriarcal, qui aboutit à la division des exploité-e-s, et qui a pour effet de solidariser une partie des exploité-e-s avec le système dominant.
    • La désorganisation d’une large part des classes exploitées, liée à l’atomisation sociale, au repli individualiste, à la logique du « chacun pour soi », mais aussi à l’incapacité des formes d’organisation actuelles à répondre aux préoccupations de la majorité des exploité-e-s.
    • Le poids des idéologies étatistes qui présentent encore de manière mystificatrice l’état comme un recours face à l’exploitation capitaliste, et sa conquête comme un enjeu stratégique.
    • La bureaucratisation et l’intégration d’une partie des organisations populaires, qui affaiblissent leur force collective émancipatrice, pour partie appropriée par des minorités dirigeantes.
    • La conviction, liée au poids de l’idéologie dominante, qu’il n’existe pas d’alternative à la faible diffusion des idées libertaires. Ce fatalisme est savamment entretenu par des appareils idéologiques, mais aussi par les défaites sociales successives.

    Ces obstacles ne sont pas une fatalité, et il appartient à toutes celles et tous ceux qui refusent la barbarie capitaliste de travailler à les lever en développant des formes d’organisation réellement collectives, en associant démocratie directe et fédéralisme, en se confrontant à l’ensemble des systèmes de domination et d’exploitation, et en s’ancrant socialement tout en s’inscrivant dans une perspective internationaliste.

    Lever ces obstacles doit nous permettre d’ouvrir des perspectives de rupture avec le capitalisme et l’État, afin d’en finir avec les crises économiques, sociales, écologiques et politiques.

    Pour satisfaire les besoins de la population et répondre à la crise économique et sociale, nous proposons une société sans classes et sans État, en mettant fin à la propriété individuelle des moyens de production et d’échange, afin de se débarrasser des inégalités et de l’exploitation.

    Nous proposons une organisation sociale basée sur l’autogestion généralisée de la société et le fédéralisme pour répondre aux crises politiques et écologiques. Il s’agit ainsi de garantir l’égalité politique effective et de prendre collectivement en charge les questions écologiques.

    Ces propositions de rupture expriment la double exigence de répondre à la fois aux crises auxquelles nous sommes confronté-e-s et à la volonté de permettre l’épanouissement des individu-e-s.

    Coordination des Groupes Anarchistes
    Adopté en novembre 2012

  • Réponses anarchistes à la crise écologique

    Réponses anarchistes à la crise écologique

    08 Déc 2017

    Enjeux de la question environnementale

    La crise de développement du capitalisme et ses conséquences sociales ont éclipsé la crise environnementale, pourtant plus que jamais d’actualité. De notre point de vue, cette crise peut se décliner en trois points principaux : le réchauffement climatique global, la dégradation des écosystèmes et l’amenuisement des ressources naturelles.

    Le réchauffement climatique global

    Dès les années 70, les changements climatiques dus au système de production capitaliste ont été reconnus, notamment dans les milieux écologistes radicaux. Évidemment, ces positions ont été ridiculisées par les tenants du pouvoir. Ce n’est que dans les années 80-90, quand la question du réchauffement climatique deviendra de plus en plus incontournable, qu’ils l’intégreront dans leur discours sous la pression d’une partie de la communauté scientifique. Toutefois, le réchauffement climatique était encore considéré comme une conséquence possible des activités humaines, et non comme un fait avéré.

    Depuis le rapport du GIEC1 en 2007, l’impact des activités humaines rejetant des gaz à effet de serre dans l’atmosphère est un fait incontesté, hormis par les partisans d’un discours climato-sceptique ou par de faux experts à la solde des multinationales pétrolières, comme on a pu le voir à l’occasion du scandale dit du « climategate ».

    L’augmentation générale de la température du globe a en effet plusieurs conséquences : l’augmentation du niveau des océans due à la fonte des glaces terrestres et à la dilatation de l’eau de mer (en effet, contrairement à la fonte de la banquise, la fonte des glaces d’eau douce contribue à la montée de la mer) ; mais aussi la modification des courants océaniques et du cycle de l’eau. Cette augmentation du niveau de la mer met en péril les habitant-e-s des terres basses et notamment des zones de delta. L’exemple le plus emblématique est celui du Bangladesh qui, dans le pire des scénarios envisageables, pourrait voir plus de la moitié de ses 150 millions d’habitant-e-s migrer. Sans compter qu’à cela s’ajoute l’augmentation du volume de précipitations annuelles, risquant d’entraîner un accroissement de l’intensité et de la fréquence des tempêtes et cyclones.

    Les conséquences du réchauffement climatique annoncent donc de grandes migrations qui ne manqueront pas de provoquer un véritable désastre social et agricole (avec la disparition totale de certains territoires cultivés) si aucune disposition collective n’est prise.

    De manière générale, cette évolution écologique va probablement multiplier les phénomènes climatiques exceptionnels (tempête, sécheresse, canicule…), rendre la production agricole plus instable et aggraver les situations de pénuries alimentaires dans les régions qui seront victimes directes ou indirectes des catastrophes naturelles.

    La dégradation des écosystèmes

    L’industrialisation toujours croissante de nos sociétés s’accompagne d’une pollution croissante des écosystèmes naturels.

    L’augmentation des surfaces industrielles et des zones urbaines liée à l’industrialisation détruit des écosystèmes et de potentielles zones agricoles, et perturbe le ruissellement des eaux. Les usines et particulièrement celles liées au raffinage utilisent des solvants, dont une partie se retrouve dans la nature et dans les cours d’eau. Dans de nombreux pays où les infrastructures de potabilisation de l’eau sont très insuffisantes, cela devient un problème de santé publique. Dans tous les cas, les ressources halieutiques sont affectées, diminuant les volumes de pêche. On observe parfois une quasi-stérilisation des milieux aquatiques comme dans le Danube.

    Les plantes et animaux les plus fragiles et les plus touchés par ces pollutions ne sont généralement pas exploités par des secteurs d’activités majeurs dans le système de production capitaliste. Ce sont les organismes vivants des écosystèmes naturels qui sont détruits ou qui survivent difficilement aux ravages des pratiques d’élevages ou cultures intensifs. Pourtant, si ces organismes vivants n’ont pas, a priori, un poids économique direct important, ils ont un rôle indirect qui peut s’avérer absolument nécessaire. Par exemple, si l’apiculture a un poids économique direct très faible, la pollinisation par les abeilles est d’une importance capitale pour la pérennisation des espèces végétales et donc des productions fruitières. Il en va de même pour tous les écosystèmes des sols et micro-organismes mis à mal par de nombreuses pratiques agricoles qui méprisent le vivant et l’importance de la biodiversité.

    Outre ces exemples, la liste des phénomènes préjudiciables à l’environnement et aux sociétés est longue : érosions massives des reliefs, destruction de larges étendues de forêt primaire, contamination de l’environnement avec des croisements OGM, etc. Cette dégradation des écosystèmes a des conséquences directes sur la santé des êtres humains. L’utilisation massive de pesticides, par exemple, est facteur d’augmentation des cas de cancers. Il en est de même pour l’usage de matériaux polluants dans les activités alimentaires, de constructions, etc.

    L’amenuisement des ressources naturelles

    Au-delà de la pollution engendrée par les modes de production intensifs et industriels, l’industrialisation croissante conduit inéluctablement à l’épuisement des ressources « brutes » et des matières premières dont elle a besoin dans des quantités démesurées. Pendant plusieurs siècles, la pression exercée sur le stock des ressources énergétiques minières était infinitésimale au regard des besoins humains exprimés. Aujourd’hui, le rapport s’est complètement inversé, et il est clair que ces ressources vont diminuer et, pour certaines, risquent de se tarir. Or une très large partie du système de production actuel, dicté par les logiques capitalistes de croissance et de profit, ne peut pas fonctionner sans ces ressources énergétiques. Selon les projections, les ressources non renouvelables actuellement exploitées finiront toutes par atteindre un « pic » après lequel l’extraction sera plus difficile, coûteuse, et à terme non rentable. En outre, les ressources naturelles vitales, telles que la surface des sols fertiles et la qualité de l’eau et de l’air, sont également affectées par l’industrialisation. Leur raréfaction ou leur dégradation constituent des menaces directes sur la santé et la vie des humains. Voici un aperçu de ce qui est connu et projeté pour les décennies à venir concernant l’amenuisement des ressources naturelles et les « pics » envisagés.

    La dégradation et la raréfaction des sols utilisables pour la production alimentaire sont engendrées par deux facteurs principaux. Le premier est l’appauvrissement des sols, qui sont saturés d’engrais et de pesticides issus de l’industrie pétrochimique. Le phénomène le plus visible est l’imperméabilisation des sols, entraînant des glissements de terrain et de grandes inondations. Le second est l’accaparement des terres par les propriétaires qui disposent de grands capitaux. Ils vont acheter des territoires à l’étranger, notamment en Afrique, pour en faire des lieux de culture intensive excluant les usages locaux des populations, qui sont alors exploitées sur ces parcelles et dépossédées de tout choix de production. Quant aux sols cultivables et proches des habitant-e-s, les gouvernements et le patronat les ont souvent détruits pour les allouer à d’autres fonctions plus « rentables » que l’agriculture.

    L’accès à l’eau salubre, et en particulier à l’eau potable, va s’avérer de plus en plus difficile. En plus de l’augmentation de la consommation d’eau due à la production industrielle et agricole, de nombreux problèmes de pollution s’accentuent, avec une présence accrue d’engrais, de pesticides, de médicaments, de métaux lourds et tous types de rejets industriels dans les eaux.

    Les « terres rares » désignent un ensemble de matériaux métalliques devenus des ressources extrêmement stratégiques étant donné leurs propriétés magnétiques. Ils sont utilisés dans les domaines de l’électronique, de l’informatique et l’énergie, en étant présents par exemple dans les ordinateurs, téléphones portables, écrans plats, mais aussi dans les éoliennes et les batteries. L’extraction des « terres rares » est extrêmement polluante et nocive. On relève des problèmes de dents et de peau, ainsi qu’une augmentation des cancers au contact de l’eau rendue toxique. L’extraction entraîne des rejets d’acides et de thorium radioactif, qui se déversent sans mesure de protection dans les eaux et les terres environnantes. Au contact de ces produits, certains organismes vivants deviennent stériles et l’agriculture des terres est rendue impossible.

    Concernant les autres métaux, tels que le cuivre, le nickel, le zinc, le plomb, l’étain, etc., face à la croissance de la demande et à la déplétion des gisements, leur exploitation pourrait atteindre un pic dans 20 ou 30 ans. La teneur en métal des nouveaux minerais exploités est plus faible, ce qui entraîne une augmentation de l’énergie nécessaire pour extraire les métaux. De plus, même si le recyclage permet de réutiliser les métaux, il est loin d’être total. Par ailleurs, les conditions de travail dans les mines sont dramatiques, et les conséquences sur la santé irréversibles et souvent mortelles.

    Le pic pétrolier a déjà été atteint, et nous sommes dans la phase de plateau qui précède le déclin. Le pétrole le plus accessible a déjà été extrait, et en 2030, la « production » mondiale devrait avoir diminué de moitié. L’industrie pétrolière se tourne maintenant vers l’exploitation du pétrole des sables bitumineux et du schiste, entraînant d’importants dégâts environnementaux.

    Les réserves d’uranium, nécessaire au fonctionnement des centrales nucléaires, déclinent rapidement. Les grandes réserves se trouvent aujourd’hui sous la mer. Sa vitesse d’extraction est déjà plus faible que sa vitesse de consommation, avec une grande partie de l’uranium qui provient du désarmement et des stocks. Au rythme actuel, le pic d’uranium est prévisible vers 2035. Les catastrophes nucléaires de Three Miles Island, de Tchernobyl et de Fukushima n’ont pas convaincu les dirigeant-e-s qui en tirent profit d’arrêter son utilisation.

    Un pic gazier est prévu par l’Institut Français Pétrolier entre 2020 et 2030. Selon cette source, ce pic risque d’avoir des conséquences plus lourdes que celles du pic pétrolier, dont d’importantes pénuries, puisque le gaz peut être substitué au pétrole dans de nombreux cas, alors qu’il n’existe pas actuellement de substituant au gaz à grande échelle. Quant au pic de charbon, il pourrait être atteint vers 2025.

    Fausses solutions aux problèmes environnementaux

    Les problèmes environnementaux succinctement décrits précédemment font largement consensus dans les milieux politiques, ainsi que parmi les élites intellectuelles et politiques, qui malgré tout minimisent les enjeux écologiques. Nous proposons donc une critique anarchiste des positions politiques suivantes qui se veulent être une réponse aux enjeux environnementaux.

    Capitalisme vert

    Nous appelons capitalisme vert, les positions politiques qui avancent qu’il est possible de résoudre la crise environnementale sans sortir du capitalisme, grâce à une série de réformes censées organiser une transition énergétique. Par exemple, Europe Écologie Les Verts défend l’idée d’une économie capitaliste soutenue par l’État pour mener à bien cette transition. Dans le cadre de cette politique, on a vu apparaître les crédits carbone à l’échelle internationale, c’est-à-dire des droits à émettre du CO2 qui peuvent se monnayer entre États. Plus largement, une fraction de l’élite économique et intellectuelle pense que donner une valeur marchande à des biens « naturels » en fonction de leur rareté permettra au capitalisme de se réguler et de stopper la crise environnementale. Pour nous, cette position ne peut en aucune façon résoudre la crise environnementale ni même atténuer les dégradations en cours.

    Tout d’abord, les quelques expérimentations pratiques de cette politique se sont avérées inefficaces. Les crédits carbone n’ont pas diminué le volume global des émissions de CO2 car les États puissants ont pu racheter des crédits pour pouvoir dépasser le seuil prévu. Ensuite, les capitalistes se moquent éperdument des lois nationales et transnationales. Il suffit de penser aux nombreuses mines en Afrique où on utilise des solvants sans aucune protection ni circuit de retraitement, particulièrement dans des pays comme la République Démocratique du Congo en guerre civile permanente. En France, les capitalistes refusent de payer l’assainissement d’anciennes mines ou les dégâts des marées noires. Nous faire croire que les capitalistes vont avec des lois vertes être de vrai-e-s petit-e-s écolos est soit d’une incroyable mauvaise foi, soit d’un angélisme qui dépasse l’entendement.

    Rappelons que le système capitaliste est un système totalement dépendant de la croissance économique perpétuelle et qu’en cas de décroissance de la production, le niveau de profit par rapport au capital investi diminue. Cette analyse est d’ailleurs confirmée par les faits historiques. En effet, les besoins d’accroissement de la production et des profits du capitalisme a été un moteur essentiel du processus colonial, et reste le moteur essentiel des processus néo-coloniaux d’aujourd’hui. Nous le voyons avec la conquête de nouveaux territoires à exploiter (front colonial brésilien sur l’Amazonie), de nouvelles ressources à extraire (sables bitumeux, gaz de schiste…).

    Ce besoin d’accroissement de la rentabilité intrinsèque à ce système rend impossible toute conciliation entre le Capital et les enjeux environnementaux. Pour nous, la solution à ces problèmes ne peut être trouvée que dans une rupture totale avec le capitalisme, c’est-à-dire par la voie révolutionnaire.

    Le cas particulier de l’énergie nucléaire

    De toutes les fausses alternatives à la crise écologique, présentée souvent aujourd’hui comme la meilleure solution pour réduire les émissions de CO2, l’énergie nucléaire est certainement la plus fallacieuse.

    Notre refus et notre revendication de sortie immédiate du nucléaire s’appuie sur le constat de la spécificité du risque nucléaire par rapport à tous les autres risques industriels connus à ce jour :

    • Sur le plan sanitaire, la radioactivité est le seul phénomène capable de détériorer le patrimoine génétique de n’importe quel être vivant (donc faune et flore confondues) de façon cumulative et irréversible de génération en génération, et vraisemblablement jusqu’à toucher la totalité de la population d’une espèce.
    • Sur le plan de la sécurité, les installations nucléaires (réacteurs, stockage ou enfouissement de déchets) étant les structures industrielles qui présentent le potentiel de risque le plus élevé, sont inéluctablement aussi les plus vulnérables. Il existe une contradiction fondamentale entre les échelles de temps multi-millénaires de certains éléments radioactifs et les exigences de sécurité les plus élémentaires. Au-delà de tous les dangers qui menacent n’importe quelle infrastructure (climat, géologie, accident, erreur humaine, etc.), le principal facteur de risque qui menace une installation nucléaire est l’incertitude géopolitique.
    • Sur le plan éthique, le nucléaire est la seule industrie capable de laisser en héritage pour plusieurs siècles ou millénaires aux générations humaines futures des sites de stockage et d’enfouissement de déchets à gérer, des réacteurs qui ne produisent plus d’électricité à démanteler, ou encore des régions voire des pays entiers irradiés. Exactement comme si aujourd’hui nous devions surveiller et renforcer des sites de stockage que nous auraient laissés les civilisations antiques pour se fournir en électricité pendant quelques décennies.
    • Sur le plan économique, le nucléaire est l’énergie la plus chère de toutes. Le coût définitif d’un accident, les frais de gestion des déchets et autres démantèlements de réacteurs, sont tout simplement incalculables du fait de la durée de vie des éléments radioactifs.
    • Sur le plan politique, l’énergie nucléaire implique, de par sa dangerosité, une concentration des pouvoirs et donc une société hiérarchique. Enfin, le nucléaire civil et le nucléaire militaire forment un tandem infernal depuis leur apparition. Jusqu’à présent, plus un État a développé son programme nucléaire civil, plus il a eu facilement accès à l’arme atomique. Le nucléaire militaire est toujours assis sur l’industrie nucléaire civile.

    Réponse institutionnelle à la crise environnementale

    Une large frange du tissu associatif2 à vocation environnementaliste attend de l’État qu’il légifère dans le sens de la préservation des écosystèmes menacés et pour une réforme des comportements individuels. Pour nous, cette option est vouée à l’échec car l’État ne peut aller à l’encontre des intérêts du capitalisme et ce dernier va structurellement à l’encontre des objectifs environnementaux.

    Ces dernières années, en partie sous la pression des associations écologistes, l’État a augmenté le nombre de structures environnementalistes telles que les Parcs Nationaux, les PNR (Parc Naturel Régional), les directives habitats (Natura 2000)… Ces dispositifs d’État ont pour but de préserver des espaces particulièrement sensibles en réglementant les activités humaines en leur sein. Après 30 ans de cette politique, le constat est sans appel puisque les milieux sensibles sont en recul, et que, d’une manière générale, les dégradations en cours n’ont en rien été enrayées.

    Au contraire du tissu associatif environnementaliste qui analyse cet échec par une implication trop faible de l’État, nous pensons que cette politique engendre uniquement une bureaucratie supplémentaire économiquement coûteuse et munie d’un pouvoir de répression qui opprime un peu plus le monde du travail, notamment dans la profession agricole. En effet, en plus d’un contexte économique qui tend à intensifier la production par une dégradation continue des revenus agricoles, les travailleurs-euses de la terre ont un surtravail important pour remplir les obligations de cette bureaucratie verte. Donc non seulement la tendance économique qui pousse les travailleurs-euses à avoir des pratiques anti-environnementales n’est pas combattue, mais de plus, cette contrainte bureaucratique favorise les comportements réactionnaires des travailleurs-euses de la terre et de la forêt vis-à-vis des enjeux environnementaux.

    Plutôt que le développement d’une bureaucratie et la mise en place de répression, nous pensons qu’il faut se battre pour une amélioration des revenus du travail qui permettent la mise en place de pratiques plus écologistes. De même, nous voulons favoriser la socialisation de la production qui, en élevant socialement les travailleurs-euses, rend possible les échanges d’analyses et de pratiques, l’ouverture vers de nouvelles perspectives collectives et l’émergence d’une plus forte conscience écologiste.

    La décroissance autoritaire

    Nous désignons sous ce concept l’ensemble des courants politiques et intellectuels qui affirment que la résolution des enjeux sociaux et environnementaux passe par la décroissance des activités économiques.

    Si nous partageons l’analyse fondatrice de Georgescu-Roegen affirmant que l’économie mondiale a un niveau d’utilisation des ressources naturelles supérieur à leur vitesse de régénération, nous pensons que la décroissance est un concept imparfait car il ne permet pas d’exclure des modèles de société autoritaires ni d’expliciter la mise en place et le développement de structures sociales et d’activités économiques socialement utiles. Le concept de décroissance ne dit rien de l’organisation politique qu’il suppose. Ainsi, certains écologistes peuvent-ils appeler de leurs vœux une sorte de « dictature » écologiste censée forcer le respect de l’environnement. Plus largement, le concept de décroissance pourrait bien être revendiqué par des personnes porteuses d’une vision raciste, théocratique ou fasciste de la société. Actuellement, les contradictions internes du capitalisme et l’apparente absence de perspective révolutionnaire crédible font osciller la plupart des discours et mouvements écologistes entre deux pôles aussi utopiques l’un que l’autre : le « développement durable » (en clair, la croissance durable) et la décroissance sans sortie du capitalisme. Enfin, si le système capitaliste cherche à croître pour croître, il n’est pas plus pertinent d’y opposer une « alternative » qui consisterait à décroître pour décroître.

    L’enjeu est bien plutôt de ramener le niveau de production global sous le seuil de renouvellement des ressources naturelles, tout en garantissant l’égalité d’accès aux biens et aux services produits. Donc, la question fondamentale à nous poser pour espérer dépasser la crise écologique est de savoir qui décide de ce qui est produit, et de la façon de produire. La nécessaire diminution du niveau de la production impose donc à l’humanité de relever le défi de la démocratie directe car seules les populations, et non des acteurs privés en concurrence les uns avec les autres, auront réellement intérêt à dépasser la crise écologique. Mais cela suppose également de relever le défi de l’égalité car la seule façon de diminuer le niveau de la production sans léser quiconque suppose de couvrir les besoins de façon égalitaire.

    Ainsi, plutôt que la décroissance, nous revendiquons la socialisation de la production et du pouvoir de décision dans la société pour enfin rationaliser l’économie et satisfaire les besoins en fonction des ressources disponibles.

    Dans la nébuleuse de la Décroissance, nous reconnaissons qu’il y a d’authentiques progressistes ainsi que des combats, notamment celui de la lutte contre le harcèlement publicitaire, dans lesquels nous nous retrouvons. S’il existe une composante libertaire dans ce courant, il existe également une forte tendance étatique, dont le PPLD (Parti Pour La Décroissance), le journal droitier La Décroissance3, les fascistes « identiverts »… Si on voit apparaître des courants d’ultra-droite se revendiquant de la décroissance, c’est que la promotion du localisme à tout va est pour le moins ambiguë.

    Le contrôle de la démographie

    Face à la question de la limitation des ressources et aux problèmes de pollution environnementale due aux activités humaines, certains courants dits « néo-malthusiens » préconisent le contrôle des naissances afin de stopper l’accroissement de la population mondiale, voire de réduire sa taille. Ces théories sont dénommées ainsi en référence à Malthus, économiste du début du 19ème siècle. Selon ce dernier, la croissance de la population étant beaucoup plus rapide que celle des ressources, il fallait imposer un strict contrôle des naissances par des « vertus morales » et le mariage tardif, et un arrêt de toute aide aux plus pauvres dans le but d’accroître leur taux de mortalité.

    Nous ne pouvons qu’être en ferme opposition à ce qu’une partie de la population exerce sa domination en cherchant à maîtriser le taux de reproduction d’une autre partie de la population. Toutes les applications actuelles et passées de politiques de contrôle des naissances montrent clairement des pratiques inégalitaires, autoritaires, voire dictatoriales. Elles ont pu prendre le visage de larges campagnes incitant à la contraception menées par les pays riches dans les pays dits en voie de développement, de prises obligatoires de contraceptifs, d’amendes en cas de naissance, mais aussi de stérilisations forcées et d’avortements contraints.

    Les raisons idéologiques sous-jacentes se sont révélées plus ou moins ouvertement racistes, ethniques, théocratiques, fascistes, ou eugénistes. Les considérations écologiques ont pu servir de paravents à des craintes d’ordre identitaires et racistes, avec une peur de l’«invasion » de populations désignées comme étrangères et possédant des taux de natalité plus élevés, que cela soit par migration, par des guerres, ou encore par l’accaparement des ressources disponibles. Sous couvert de la limitation des ressources, certains gouvernements ont appliqué des politiques ethniques, religieuses ou de contrôle social pour réduire la croissance démographique de minorités ciblées ou pour limiter les dangers d’explosion politique liée à la pauvreté. L’idéologie eugéniste caractérisée par la crainte d’une dégradation de la « qualité de la population » s’est concrétisée par des stérilisations forcées massives de « pauvres », de « délinquant-e-s », d’homosexuel-le-s, de personnes handicapées, ou encore présentant des affections psychiatriques.

    Quant au concept même de vouloir réduire la population pour diminuer la consommation des ressources et la pollution, il omet de prendre en considération de nombreux facteurs. En effet, les niveaux d’exploitation des ressources disponibles et de la pollution ne dépendent pas que de la taille de la population, mais aussi des modes de consommation, de production, de transformation, d’acheminement, des pressions agro-industrielles… La structure d’âge de la population, sa manière d’occuper l’espace, la répartition territoriale des ressources sont des exemples d’autres éléments rentrant en jeu. Ainsi, non seulement une diminution de la population n’entraînerait pas de façon systématique une diminution de l’exploitation des ressources, mais qui plus est aucune étude scientifique n’a jamais montré que la population humaine est trop nombreuse compte tenu des ressources planétaires.

    Les politiques malthusiennes s’inscrivent dans le système de domination patriarcale en ciblant majoritairement les femmes. Ces dernières sont réduites à la fonction de procréation qui, dictée par des campagnes politiques, interdite par des mesures coercitives, ou encore supprimée par des atteintes corporelles ne leur appartient même pas.

    Pour nous, les enjeux environnementaux ne peuvent aucunement se résoudre en imposant autoritairement une quelconque limitation des naissances. De plus, le contrôle démographique n’est pas une solution en soi aux problèmes écologiques. A l’inverse, nous pensons que la prise en charge directe par les populations des questions économiques et sociales pour organiser la répartition égalitaire des richesses produites en tenant compte des ressources disponibles pourra répondre au plus près aux besoins de tous et toutes. Nous savons qu’à l’échelle de la population, le taux de natalité est influencé par le niveau de vie et l’organisation sociale. En rupture avec les discours religieux, patriotiques et natalistes, nous revendiquons un accès libre et gratuit à la contraception permettant le choix émancipateur d’avoir un enfant ou non, au moment souhaité. Dans ces conditions, nous pensons que la volonté de dépasser la crise écologique n’est pas une entrave au choix individuel d’avoir un, plusieurs, ou pas du tout d’enfant.

    Promotion et massification des alternatives en actes

    S’il n’existe pas d’organisations politiques qui portent exclusivement cette option politique, elle se retrouve de façon relativement diffuse notamment dans le milieu libertaire. En effet, un nombre important de camarades pensent que développer des projets alternatifs suivant les principes libertaires permettra de créer une rupture révolutionnaire.

    Pour nous, la promotion et le développement des alternatives autogestionnaires / écologistes / … en actes, s’ils sont nécessaires, ne peuvent constituer à eux seuls une stratégie centrale pour les communistes libertaires car :

    • ces alternatives en actes demandent un investissement énorme pour un impact social limité ;
    • elles sont dans un contexte sociopolitique qui leur est très défavorable, ce qui entraîne de bonnes chances d’échec total ou partiel avec de la récupération, hiérarchisation, etc. ;
    • elles coupent de fait les militant-e-s qui s’y impliquent de la réalité sociale des exploité-e-s peu politisé-e-s ;
    • et surtout elles ne sont pas un affrontement direct avec la domination du Capital et de l’État qui s’accommodent assez bien de cette forme de contestation pas si politique que ça. Les dominant-e-s peuvent aussi instrumentaliser ces expériences pour « démontrer » qu’il est possible de vivre de manière plurielle voire radicale dans le régime capitaliste.

    Bien que les alternatives en actes soient riches, intéressantes, et parfois même exemplaires et à relayer, nous ne pouvons pas nous appuyer sur ces seules expérimentations pour aller vers une révolution sociale et libertaire.

    L’antispécisme 4

    Si la plupart des membres de ce courant politique ne limitent pas leurs actions aux problèmes environnementaux, ils-elles affirment souvent que leurs positions permettent de résoudre les difficultés pointées précédemment. Pour nous, l’antispécisme comme projet politique visant l’abolition de toutes formes d’exploitation des animaux, ne permet pas la résolution des problèmes environnementaux. Plus largement, ce courant politique n’est pas compatible avec l’anarchisme que nous défendons.

    L’élevage industriel d’animaux, principalement volailles et porcs, est largement néfaste : fortes émissions de gaz à effet de serre, d’azote, et consommation d’antibiotiques importante. L’abandon de ces filières et des modes de consommation qui y sont liés est indispensable pour la résolution des problèmes environnementaux. Pour autant, l’utilisation des animaux est pour nous indépassable, particulièrement dans une conjoncture de raréfaction des ressources fossiles. En effet, l’élevage permet d’améliorer la fertilité des sols, condition à l’obtention de rendements céréaliers et maraîchers à la mesure des besoins alimentaires. Il permet également un recyclage rapide de sous-produits alimentaires comme le son (résidus de la décortication des céréales). Il assure la production de produits textiles avec la laine et les cuirs… L’abandon de l’élevage et de ses fonctions entraînerait soit une plus grande utilisation des produits pétroliers (intrants chimiques et fibres synthétiques) soit une réduction très importante du volume de production alimentaire (chute des rendements céréaliers par manque de fertilisation et remplacement des cultures alimentaires par des cultures de fibres textiles).

    L’abandon de l’utilisation des animaux nous priverait d’une aide au travail importante pour le travail du sol, de la manutention d’objets lourds… que l’on ne peut compenser que par une augmentation de la consommation pétrolière. En effet, comment débarder un arbre d’une forêt sans utilisation de tracteur ?

    Pour les antispécistes, l’arrêt de l’utilisation des animaux vise à l’établissement de l’égalité de droits entre animaux humains et non-humains. Pour nous, l’égalité correspond à l’établissement d’une organisation sociale où le pouvoir décisionnel et l’accès aux ressources sont équivalents pour toutes et tous. Cette égalité dépasse la simple égalité de traitement et nécessite de faire société, c’est-à-dire de partager une histoire et un travail collectif dont la transmission intergénérationnelle assure l’autonomie des individus de la société, ce qui n’est pas le cas entre humains et non-humains. L’antispécisme traite les inégalités exclusivement via les discriminations, niant de fait l’établissement de structures sociales conduisant à une inégalité structurelle entre les individus d’une même société.

    Définissant la liberté et l’égalité exclusivement par les connexions entre individus et non au sein d’une structure sociale collective, l’antispécisme est pour nous d’essence libérale. Il est ainsi incompatible avec l’anarchisme que nous défendons, qui vise l’établissement d’une société d’égalité politique et économique où la liberté est la même pour toutes et tous puisqu’elle ne peut exister réellement dans des rapports sociaux inégalitaires. Loin d’être anecdotique, la définition de la liberté et de l’égalité en dehors de la définition d’une société, est la base idéologique qui conduit une partie des partisan-e-s de l’antispécisme à assimiler l’élevage industriel à la Shoah, brèche pour la banalisation du génocide, le négationnisme, et l’intrusion de fascistes dans ce mouvement.

    Axes stratégiques sur la question environnementale pour la CGA

    Militant-e-s de la CGA nous affirmons que la question environnementale comme la question sociale ne peut se régler dans l’économie capitaliste et sous le joug de l’État. Comme sur la question sociale, nous pouvons agir dès à présent en augmentant le rapport de force pour imposer des conquêtes progressistes aux tenant-e-s du pouvoir. Pour résoudre véritablement les problèmes environnementaux, nous voulons la socialisation des moyens de production et l’organisation fédérale, conditions à la réorganisation sociale et écologiste de l’économie.

    La révolution sociale et libertaire est pour nous la seule option pour mettre fin aux dégradations environnementales. Il nous est possible aujourd’hui de pousser à l’intensification de luttes contre l’industrie nucléaire, contre les nouvelles extractions d’hydrocarbures (gaz et huile de schiste), imposer des restrictions à l’agriculture intensive, arrêter la mise en œuvre de grands chantiers inutiles et anti-sociaux…

    Il est important pour nous militant-e-s anarchistes de se porter sur ces luttes car bien que seule l’action révolutionnaire puisse résoudre l’intégralité des problèmes environnementaux et sociaux, il est urgent de mettre un coup de frein aux dégradations en cours si nous ne voulons pas d’un champ de ruine à moyen terme.

    En cela il nous semble nécessaire pour les anarchistes de s’emparer des questions environnementales et de s’investir avec d’autres dans les luttes « écologistes » quand cela permet de développer un rapport de force effectif tout en gardant notre discours spécifique.

    Nous allons développer à présent les positions et axes stratégiques de la CGA vis à vis d’un certain nombre de problématiques environnementales.

    Les luttes contre le nucléaire

    Les luttes anti-nucléaires font encore aujourd’hui partie d’un des axes fondamentaux du combat « écologiste ».

    Sur ce sujet la CGA affirme qu’il faut sortir du nucléaire immédiatement par la construction d’un rapport de force populaire pour l’abolition d’une industrie excessivement dangereuse et polluante et qui sert de paravent à l’armement militaire.

    Nous revendiquons :

    • le démantèlement de tout l’armement nucléaire ;
    • la mise en arrêt de fonctionnement immédiate de toutes les centrales de production et de recherche nucléaire ;
    • la dépollution des anciens sites nucléaires.

    L’industrie pétrolière

    Principale cause de l’effet de serre et responsable de nombreuses catastrophes écologiques (BP dans le golfe du Mexique), l’industrie pétrolière est au cœur du système économique capitaliste. Il est donc pertinent pour nous de développer des luttes qui limitent le développement de cette industrie, voire de la réduire.

    Aujourd’hui les entreprises capitalistes multinationales ont de grandes facilités juridiques pour être exemptées de responsabilité lors de grandes catastrophes écologiques (Erika, BP…). Aussi le développement des luttes pour que les pétroliers payent l’intégralité de leurs dégâts devrait limiter la reproduction de ces catastrophes, constituant un enjeu pertinent face aux capitalistes. Nous soutenons donc les luttes qui, suite aux dégradations environnementales, réclament que les pollueurs soient les payeurs.

    De plus, nous revendiquons dès aujourd’hui :

    l’arrêt de toutes nouvelles prospections d’hydrocarbure ;
    la gratuité des transports en commun, leur multiplication, et leur accessibilité au plus grand nombre ;
    la réorganisation des modes de déplacement.

    Sur le plus long terme, afin de réduire nos besoins en terme de dépenses énergétiques, il paraît nécessaire d’envisager un réaménagement du territoire. Celui-ci ne doit plus être adapté seulement à la consommation de masse dans les centres commerciaux et à l’acheminement des salarié-e-s sur leurs lieux de travail.

    L’aménagement du territoire doit être pensé pour diminuer les distances à parcourir par les populations pour accéder à leurs instances de décisions, de travail, d’approvisionnements en nourriture, en eau, etc. Nous devons d’une manière générale tendre vers le développement des circuits courts et vers un système énergétique décentralisé, basé sur les énergies renouvelables les moins néfastes possibles pour l’environnement à un endroit donné.

    Pour la biodiversité

    A l’échelle du monde, la diversité des écosystèmes et leur complexité sont largement en recul. En cause existent deux facteurs principaux, les rejets importants de substances toxiques issues de l’industrie et de la consommation ménagère et l’intensification en intrants chimiques de l’agriculture.

    Pour ce qui est des rejets toxiques, nous pensons qu’il faut imposer l’arrêt de l’utilisation des molécules polluantes de synthèse, ou a minima leur confinement strict, ainsi que l’arrêt de l’utilisation des OGM.

    Pour ce qui est de l’agriculture, nous pensons que l’universalisation de la culture biologique, c’est-à-dire sans intrants chimiques de synthèse, constitue un véritable progrès sur notre santé et la préservation de « l’environnement ». Mais déconnectée de revendications sociales, nous jugeons cette revendication contre-productive. Car en l’état de l’économie capitaliste, imposer la culture biologique induirait une augmentation des prix des produits alimentaires largement supérieure à l’inflation donc un appauvrissement des travailleurs-euses, puisque l’offre diminuerait avec une demande constate, les rendements « biologiques » étant en moyenne 30 % inférieurs aux conventionnels. Nous pensons donc qu’il faut coupler la revendication de la culture biologique à des revendications sur les prix des denrées alimentaires avec, par exemple, leur plafonnement et une indexation inférieure ou égale à l’inflation du tiers des plus bas salaires ou du RSA, ou sur tout autre indice représentatif de l’évolution de la richesse des classes populaires. Sans être dogmatique, il s’agit là de rechercher une revendication mobilisatrice et progressiste de manière pratique.

    La mise en culture biologique, bien que représentant majoritairement un progrès « écologique », ne garantit pas de certaines dégradations agricoles induites par des problèmes de structures. Par exemple, le développement de grands bassins de production avec un très faible niveau d’intégration entre l’élevage et les cultures entraîne entre autre une proportion très élevée des nitrates dans l’eau, la rendant impropre à la consommation. Seule la gestion collective des terres, par une approche globale de l’agriculture dans son environnement, peut éviter ces problèmes en prenant en compte l’ensemble des avantages et inconvénients des productions.

    Pour lutter dès aujourd’hui contre l’appauvrissement des écosystèmes et les pollutions agricoles et industrielles, nous revendiquons :

    • l’arrêt de l’utilisation de toutes les molécules diagnostiquées comme dangereuses et le renforcement des dispositifs d’homologation ;
    • l’arrêt de l’utilisation des OGM ;
    • l’universalisation de la culture biologique et le plafonnement des prix alimentaires ;
    • l’augmentation des prix d’achat des produits agricoles et l’amélioration des conditions de travail des ouvrier-es agricoles.

    Plus généralement, militant-e-s de la CGA, nous pensons que les luttes écologistes doivent se lier aux luttes sociales car elles ont toutes deux pour but de réduire l’impact néfaste du Capital et de l’État sur nos vies. Ce lien est d’autant plus important que certaines luttes écologistes à elles seules sont facilement manipulables et/ou récupérables par des partis bourgeois et étatistes.

    Évidemment, le mouvement fasciste s’illustre lui aussi dans la récupération de certaines luttes écologistes, la mouvance au sens large en ce qui concerne la défense du droit des animaux et le courant plus spécifiquement identitaire se raccrochant à une vision de  »défense des terroirs  » et des traditions excluant tout ce qui y serait étranger (humains ou cultures non européennes).

    Ces revendications, bien que limitées, sont pour nous un progrès social effectif sur le champ des enjeux environnementaux. Outre un progrès immédiat, nous pensons que porter des axes revendicatifs immédiats est indispensable à la construction d’un rapport de force populaire qui s’oppose aux forces capitalistes et constitue l’embryon de la révolution sociale, libertaire et écologiste de demain.

    Coordination des Groupes Anarchistes
    Janvier 2014

    Notes :

    1. : Groupe d’Experts Intergouvernementales sur l’évolution du Climat, mandaté par l’ONU sur les questions climatiques.

    2. : Nous pensons entre autre au WWF, la LPO, Greenpeace, etc.

    3. : Les rédacteurs-trices contesteraient cette appellation, mais pour nous ce journal comporte de nombreux articles visant à définir les « bons » comportements d’un-e décroissant-e, véritable catéchèse verte. Parmi les multiples articles politiquement douteux, nous retenons le numéro de décembre 2012 en plein débat sur le Mariage pour toutes et tous qui n’avait sur ce sujet qu’une seule brève relatant un fait divers aux USA, parlant d’un couple de lesbiennes ayant permis à leur fille trans de prendre un traitement pour retarder sa puberté, et les présentant comme ayant castré chimiquement un garçon d’une dizaine d’année. Rivarol n’aurait pas fait mieux…

    4. Pour un développement plus approfondi du clivage entre notre anarchisme et l’antispécisme, se reporter aux textes sur l’antispécisme disponibles sur le site de la CGA dans le thème « écologie ».

  • L’internationalisme

    L’internationalisme

    20 Nov 2017

    Contre les frontières, contre le nationalisme

    Notre opposition aux frontières et au nationalisme s’appuie sur plusieurs constats :

    D’abord le rôle concret et réel que jouent les frontières, dans le dispositif du pouvoir actuel : fragmenter l’espace, délimiter les espaces de contrôle, empêcher la libre circulation des personnes, définir « l’autre », « l’étranger », et ainsi opposer, mettre en concurrence les travailleuses et les travailleurs, pour tenter de substituer à l’antagonisme de classe un antagonisme national. Les frontières sont la matérialisation de la domination d’un pouvoir sur un territoire, mais surtout, sur les êtres humains qui habitent ce territoire. Dans la période contemporaine, ce pouvoir exerçant le contrôle des corps et de la vie sociale sur un territoire, c’est l’État.

    La forme la plus commune d’État, celle qui est du moins considérée largement comme « légitime » selon l’idéologie dominante, c’est l’État nation, qui repose sur l’idée que ce qui fonde la légitimité d’un État, c’est qu’il émane d’une nation donnée, et que toute nation a droit à l’autodétermination, à l’indépendance.

    Cette auto-détermination et cette indépendance se matérialiseraient par la construction d’un État distinct, contrôlant le territoire correspondant au territoire historique sur lequel la nation s’est formée.

    Dans la pratique, cette construction idéologique permet aux classes dirigeantes d’exercer leur contrôle sur une partie du territoire mondial, de mobiliser les classes populaires au service de leurs intérêts, dans un contexte de compétition internationale entre les différentes fractions de la bourgeoisie. Cette idéologie permet également de mobiliser les classes populaires dans des expéditions guerrières ou dans leur soutien.

    La « nation », une construction historique et idéologique

    Toute « nation » est une construction idéologique, qui repose sur la création d’une histoire commune, à partir de la sélection de faits historiques selon une grille permettant de créer une continuité et une unité historique factice d’une population donnée (la fameuse « communauté de destin »), qui écarte tous les faits historiques allant à l’encontre du mythe national.

    La construction idéologique qu’est la nation repose sur la négation en dernière instance de toutes les différences, tous les antagonismes sur un territoire donné : négation de la pluralité des cultures, négation de la lutte des classes, négation des rapports de dominations et d’oppression.

    La division de l’espace terrestre en États-nation est une construction historique allant de pair avec le développement historique du capitalisme et de l’État. Elle est l’outil que mobilisent les classes dirigeantes pour centraliser le pouvoir dans le cadre étatique : que la « souveraineté nationale » s’exprime par voie électorale ou soit autoproclamée par un régime nationaliste, c’est sur ce socle idéologique que se forge la domination politique de l’État, et des classes dirigeantes qui le composent.

    La Nation, quelle que soit la taille du territoire sur lequel elle prétend exister, est une construction idéologique uniformisatrice : cette uniformisation est en fait la domination d’une culture et d’une langue (écrasant les langues et les cultures populaires), et des intérêts de la bourgeoisie.

    Ni uniformisation culturelle, ni « identité » culturelle imposée et exclusive

    Nous refusons les logiques politiques nationalistes qui, prétendant s’appuyer sur la diversité des langues et des patrimoines culturels, construisent en réalité un mythe fondé sur la pureté et « l’autarcie culturelle » afin d’en faire un objet d’opposition entre les exploité-e-s.

    De même, nous refusons les discours qui s’appuient sur le « relativisme culturel » ou la « tradition et l’identité culturelle ou nationale » pour justifier la domination car l’entraide, le refus de l’exploitation et de la domination est une tendance présente dans toutes les sociétés humaines et à toutes les époques : c’est notre culture « commune », universelle.

    Il ne s’agit pas d’une parodie d’universalisme imposant les valeurs occidentales comme étant universelles. Au contraire, notre culture se fonde sur le constat de la réalité de la lutte menée par l’ensemble des exploité-e-s : de l’ouvrière chinoise au travailleur algérien, du paysan mexicain au prolétaire guinéen, des classes populaires de France à celles de Turquie…

    La lutte contre l’uniformisation culturelle passe par la remise en cause de la nation, véritable machine destructrice de toute diversité culturelle, par le refus de toute culture imposée au nom de l’État. Ainsi, le fédéralisme libertaire nous paraît concilier la possibilité de l’existence de multiples cultures, de leur brassage, sans qu’une seule soit imposée aux individus par un pouvoir politique.

    Notre anticolonialisme

    Nous nous opposons aux logiques impérialistes coloniales et néocoloniales, légitimant de fait les discours racistes, les opérations militaires, le pillage organisé des ressources naturelles par l’alliance entre bourgeoisies occidentales et leurs relais à la tête des États des « anciennes » colonies, en Afrique, Amérique latine, au Proche orient ou en Asie.

    Quelle que soit l’opposition de façade qui existe entre les États occidentaux et la classe politique des « anciennes » colonies, celles-ci entretiennent des liens de dépendance mutuelle et de solidarité en dernière instance contre les populations exploitées.

    Les luttes anticoloniales ont mené à un redéploiement de la structure de domination coloniale, qui s’est traduit par le passage d’un mode de domination direct, (coûteux pour la bourgeoisie en moyens militaires et sur le plan politique) à un mode de domination indirect, fondé sur le soutien ou sur la mise en place de classes dirigeantes « nationales », exerçant le pouvoir dans l’intérêt des anciennes métropoles. La mondialisation capitaliste a par ailleurs maintenu dans un état de dépendance politique les États devenus formellement indépendants sous la pression des luttes anticolonialistes.

    L’indépendance « formelle » ne s’est donc pas traduite par une indépendance réelle : dans nombre d’anciennes colonies, les anciennes puissances coloniales conservent une présence militaire et placent à la tête de celles-ci des dirigeants servant leurs intérêts. Dans tous les cas, l’organisation capitaliste internationale maintient les populations de ces États dans une situation de domination économique.

    L’illusion de la « libération nationale »

    Cette situation doit amener à souligner l’illusion que constitue l’amalgame entre luttes dites « de libération nationale » et lutte anticoloniale. On peut faire le bilan de l’impasse créée par les approches de la lutte en terme de « libération nationale ».

    D’abord parce qu’aucune « indépendance » n’est réellement possible dans le système capitaliste mondialisé, parce que celui-ci est fondé sur l’impérialisme, les fractions de la bourgeoisie dominante cherchant à s’approprier les ressources de la planète par tous les moyens.

    Ensuite parce que la « libération nationale » enferme la lutte anticoloniale dans un cadre interclassiste, et place des classes dirigeantes en formation, dans une position de pouvoir en remplaçant formellement les colons, sans pour autant supprimer le rapport d’oppression coloniale et capitaliste.

    La bourgeoisie coloniale occidentale a ainsi pu saisir la notion de « libération nationale » pour éviter une remise en cause radicale de l’ordre économique international, en trouvant dans les élites « indépendantistes » de nouvelles classes dirigeantes permettant de continuer, sous une autre forme, le rapport d’exploitation et d’oppression initiée lors de la période coloniale.

    Le néo-colonialisme consiste justement à intégrer au système capitaliste la majorité des nouvelles classes dirigeantes des populations désignées auparavant comme « indigènes », tout en conservant une large part des rapports sociaux colonialistes fondés sur « l’indigénat »

    Notre conception de la lutte anticoloniale est une lutte qui affirme et soutient le refus du système de domination raciste qu’est le système néocolonial.

    Dans le même temps, nous affirmons notre conviction que ce système ne reculera pas à travers la reproduction des structures étatiques, de la logique nationale, et du développement de structures capitalistes, parce que celles-ci ne peuvent garantir que le statu quo de la domination.

    Nous refusons la volonté d’amalgamer luttes anticoloniales et « libérations nationales ». Car si nous constatons que les nécessaires luttes contre le système colonial se sont faites sous cet étendard, nous pensons qu’il convient d’en faire le bilan politique en séparant ce qui relève de la lutte émancipatrice (la légitime lutte et la légitime révolte des colonisés), de ce qui relève de la stratégie et des perspectives politiciennes.

    C’est sur le terrain de la solidarité internationale des classes populaires et des exploité-e-s, et non sur la fiction interclassiste de la « libération nationale » que reculera le rapport d’exploitation (néo) colonialiste.

    La CGA se place dans une perspective résolument internationaliste

    Les phénomènes politiques ne peuvent se concevoir qu’à la seule échelle des États et territoires, mêmes s’ils ont des déclinaisons spécifiques selon les espaces territoriaux sur lesquels ils se développent.

    Notre refus de la domination ne s’arrête pas aux frontières que nous impose l’État français. Bien au contraire nous nous reconnaissons dans les luttes populaires que mènent les opprimé-e-s et les exploité-e-s aux « quatre coins du globe ».

    Notre internationalisme se concrétise chaque fois que nous faisons connaître localement les luttes des compagnons et compagnes anarchistes. L’expérience de la commune libertaire de Oaxaca depuis 2006, les tentatives de révolte d’une partie de la population en Grèce fin 2008, l’action des compagnons anarchistes contre le mur en Israël, sont quelques exemples du travail de relais et de soutien que nous avons pu mener au sein de la CGA.

    Notre internationalisme se vit aussi au quotidien à travers notre investissement militant dans les luttes de sans-papiers en tentant d’insuffler, les mots d’ordre fédérateurs et internationalistes que sont la régularisation de tous les sans-papiers et la liberté de circulation et d’installation.

    Solidarité internationale des travailleuses et travailleurs

    A la fiction de la « Nation », nous opposons la solidarité internationale des travailleuses et travailleurs, des exploité-e-s, des dominé-e-s. Nous pensons que nos intérêts sont les mêmes au-delà des frontières, et que celles et ceux qui veulent nous faire croire le contraire ne servent en définitive que les intérêts des puissants, et aboutissent à la reproduction des rapports de dominations. Nous entendons, à la mesure de nos moyens, contribuer à la solidarité internationale des exploité-e-s, conscients qu’un coup porté contre l’un-e ou une partie d’entre nous est un coup porté contre toutes et tous.

    Coordination des Groupes Anarchistes,
    Texte adopté lors du 4ème Congrès, les 3, 4 et 5 avril 2010

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