Par Jassiel Villarroel Rodríguez
Un « carrousel » Instagram qui résume un conflit en cinq slides. Un post LinkedIn “j’explique” qui déroule une enquête comme une histoire personnelle. Sur les réseaux, l’actualité s’écrit de plus en plus en formats courts, visuels, partageables. Le problème, c’est qu’à force de reprendre les codes du journalisme (ton affirmatif, chiffres, captures d’écran, “ce que les médias ne disent pas”), ces contenus posent une vraie question : est-ce du journalisme si ce n’est pas un journaliste qui publie ?

En France, “journaliste” n’est pas qu’un style : c’est aussi un statut professionnel encadré (notamment via la carte de presse, attribuée selon des critères d’activité principale et de rémunération). Mais la légitimité ne se résume pas à un badge. Elle tient aussi à une méthode : vérifier, sourcer, distinguer faits et opinions, corriger, fact-checker. Ce sont des principes que l’on retrouve dans les chartes de déontologie.
Or, sur TikTok et Instagram, beaucoup de comptes “d’info” fonctionnent comme des machines à attention : montage rapide, formules chocs, images recyclées, parfois même des textes produits et lus par une IA. Les formats poussent à la simplification, et l’algorithme récompense ce qui déclenche une réaction immédiate. Résultat : on peut obtenir un contenu très convaincant… sans enquête, sans contradictoire, sans transparence sur les sources ou sur d’éventuels intérêts.
À l’inverse, certains acteurs nés sur les réseaux cherchent justement à professionnaliser ces nouveaux codes. HugoDécrypte, par exemple, est devenu un point d’entrée majeur vers l’actualité chez les jeunes (22% des moins de 35 ans en France, selon le Reuters Institute), tout en revendiquant un travail d’explication et d’interviews produit par des vrais journalistes, qui se différencient des créateurs des contenus dont le but est seulement le divertissement.

Mais entre ces pôles, il existe une large zone grise : des personnes sorties de nulle part (parfois très suivies) commentent l’actualité, font des “décryptages”, ou se mettent en scène comme “contre-pouvoir”. Sans toujours clarifier ce qui relève de l’info, de l’opinion, du partenariat, ou de la simple performance.
Des chercheurs et observateurs du paysage médiatique rappellent que beaucoup de “news creators” n’ont ni rédaction, ni éditeur, ni obligation de correction, et que la vérification peut vite devenir secondaire face aux logiques d’algorithme.
Autour des figures comme Dylan Page ou Eddy Nieblas, qui rassemblent des millions d’abonnées, la critique revient souvent sur le même point : leur contenu ressemble à du journalisme, mais reste celui d’un créateur solo, sans les garde-fous d’une rédaction. Et c’est précisément là que le doute s’installe quand ce type de formats est repris avec une mise en scène “info” : rumeur, commentaire, narration et information finissent par se confondre.

Au fond, la vraie question n’est peut-être pas “journaliste ou pas ?”, mais : quelles garanties le contenu offre-t-il ? Sur les réseaux, l’écriture de l’info se réinvente. Reste à savoir si cette écriture garde l’essentiel : une exigence de vérité, plutôt qu’une simple efficacité de format.


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