Par Louri Chrétienne de Penanros
ON NE FAIT PAS LA DECOUVERTE de The Degree Confluence Projet (DCP) en le cherchant. C’est lui qui vient à vous : au gré d’un heureux hasard, ou grâce à un ami – le plus geek – ayant cerné votre curiosité pour les étrangetés. Il y a quelque chose d’initiatique et de sectaire à ce site internet lancé il y a désormais presque 30 ans. Le 20 février 1996, Alex Jarret eut l’idée saugrenue de visiter un lieu aux coordonnées géographiques rondes, appelées confluences, pour voir ce qui s’y trouvait et le partager sur son blog. L’américain est ainsi devenu le premier “chasseur de confluences”.
Le site Confluences est à l’image des débuts d’Internet : il est laid et non-ergonomique. Il y est mention à plusieurs reprises de CD-ROM, et du Giga-octet que pèse le projet (rendez-vous compte !). La page d’accueil respire l’amateurisme et la joie créatrice propre à la culture participative des débuts d’internet. Le manque d’intuitivité du site peut néanmoins laisser penser qu’il s’agit d’un projet scientifique, où la navigation n’est envisageable qu’avec un doctorat en astrophysique en poche.

Un lien cliquable Information amène à une page où l’information, si recherchée, est présentée en arborescence, distillée dans de multiples dossiers et sous-dossiers : preuve s’il en fallait de l’esprit analytique maniaque derrière le projet. On trouve finalement l’explication du projet, donné par son créateur, Alex Jarret : “Ce projet vise à visiter chaque point d’intersection de coordonnées numériques (latitude et longitude) dans le monde et à prendre des photos à chaque endroit. Ces photos, accompagnées d’une narration, sont ensuite publiées sur le site web. On obtient ainsi un échantillon organisé du monde”. Le premier point de confluence visité est 43°00’00’’ N 72°W00’00’’, dans le New Hampshire. “Très vite, d’autres personnes ont découvert le site, visité leurs propres confluences, et le phénomène s’est rapidement propagé”. En effet, quelques 13547 autres ont suivi. Une carte illustre l’avancée du projet.
Dans la section “Pourquoi partir à la chasse aux confluences”, on comprend que tous les chasseurs ne sont pas uniquement motivés par le désir pseudo-scientifique de quadriller le monde. “Les confluences m’intéressent car elles représentent le hasard qui émerge d’un ordre strict. Le réseau de confluences est un défi ouvert à l’ordre que notre culture nous impose, qui désapprouve les touristes qui délaissent les routes fréquentées, les paysages aseptisés et les haltes conçues pour soutirer de l’argent à des souvenirs éphémères. Les confluences se trouvent dans des lieux insolites qui vous enveloppent de leur histoire, de leur caractère et de leur écologie, entourés de gens qui sont de vrais locaux. On ne peut pas affirmer avoir vraiment découvert une région sans avoir cherché ses confluences”, raconte un certain Tim Vasquez. Un autre “Ce que j’aime beaucoup dans la chasse aux confluences, c’est que c’est un endroit que vous n’avez jamais vu (et que vous ne reverrez surement jamais), dont vous savez exactement où il se trouve, dont vous ne savez pas comment y arriver mais vous trouverez un moyen et, peu importe comment cela se passe, vous serez tellement heureux et satisfait d’y être allé !”.
Des lieux identifiables dans un milieu homogène
Au point d’intersection des latitudes et des longitudes, on ne trouve bien souvent rien du tout. The Confluence Project illustre brillement le fait que seule une partie infime de la terre est occupée et foulée par les hommes. Perdus au milieu de nulle part, il émane de ces points une singularité liée à leur position : ils sont retrouvables par tous. Ces points constituent des endroits uniques, identifiables dans un milieu pourtant homogène. Leur caractère unique est invisible et la recherche de points de confluences s’apparente à une chasse au trésor.

Davantage que de découvrir le lieu en tant que tel, c’est le chemin pour y aller qui enthousiasme le plus les chasseurs de confluence. Aussi pour poster une visite de confluence, le chasseur doit adosser quelques photographies (GPS, alentours, points d’intérêt, illustrations du récit) une narration du voyage et de sa préparation. Dans la section “exigences narratives”, Alex Jarret donne un minimum requis pour valider la visite, mais préconise que les chasseurs partagent leurs impressions librement, sur la faune et la flore, sur les expériences vécues pendant le voyage et sur la préparation qui l’a précédé. Tout cela sans restriction de caractères. L’intérêt accordé à la narration varie ainsi selon le chercheur qui peut la rédiger dans la langue de son choix. L’utilisation du langage HTML permet de lier les visites entre-elles via des renvois, et ainsi de raconter un voyage plus long, s’étendant sur plusieurs points de confluence (par exemple Nord-Est Turquie, 2008). C’est là une pratique courante des chasseurs de confluence. Ils parcourent de cette façon une région très étendue en utilisant un itinéraire sur-mesure, apparemment irrationnel, qui n’a certainement jamais été entrepris par quiconque d’autre.
Récits de voyage
Sur les 16349 points de confluence répondant aux objectifs du projet (sur terre, ou à portée de vue de la terre), seuls 6698 ont été visités. Ils se trouvent dans les forêts européennes, les champs américains, la taïga russe, le désert d’Arabie… Les points 33°N 80°E et 30°N 81°E, respectueusement au Tibet et au Népal sont vraisemblablement les deux confluences à la plus haute altitude, aux alentours de 5900m. Chacune des visites fait l’objet d’une longue narration, qui raconte un périple dans les territoires reculés et inaccessibles de l’Himalaya. Le récit de voyage est le genre littéraire qui s’approche le plus de ces textes. En effet, on y retrouve la narration à la première personne caractéristique, un voyage ponctué d’embuches, des descriptions visuelles et des rencontres avec l’autre. Au Tibet comme au Népal, les chasseurs partent avec un plan en tête, dont ils rendent compte, mais ils doivent le modifier ou improviser pour surmonter les défis et atteindre l’objectif. Ces changements, et la dangerosité des obstacles qui les causent, apportent une tension au récit, immédiatement tempérée par le fait, inhérent au genre, que le chasseur est nécessairement revenu de son expédition en vie. Point de peur ni de frisson, mais une curiosité à propos de la manière dont les protagonistes parviennent à surmonter les obstacles. L’altérité, avec les tibétains ou les sherpas népalais, donne lieu à des situations incongrues desquelles naît souvent un effet comique ou de dérision. Le chasseur du point népalais évoque sa honte que les sherpas lui portent jusque son propre sac à dos. Celui du Tibet raconte l’assaut du point le plus haut du monde en tracteur, et décrit des personnages improbables tels que le jeune punk écoutant une cassette de rap chinois à bord de sa Jeep Wrangler dorée. Une particularité du Degree Confluence Project est que les chasseurs sont conscients d’être eux-mêmes source d’altérité, aux yeux de tous les non-initiés : comment expliquer et motiver le projet de visiter un point de confluence ?

Quand bien même les textes relatant les expéditions les plus dangereuses (Alaska, Antarctique, ou encore dans la jungle thaïlandaise) comportent souvent les caractéristiques du récit de voyage, il serait vain de désigner un genre littéraire unique pour l’ensemble du projet. Le mot clé est liberté. La possibilité de rechercher des confluences à partir du compte des chasseurs favorise une certaine unité éditoriale. Le chasseur Greg Michaels, qui a visité le point du Tibet, fait figure de référence pour le genre « récit de voyage ». Ancien journaliste, il décrit des périples palpitantes et des rencontres humaines, parfois même ambiguës, avec une quantité impressionnante de détails et de rebondissements ; sa mise en scène fait naître un personnage dont on peut suivre les aventures déjantées. Pour d’autres, comme Capitaine Peter, un marin parcourant des dizaines de confluences en mer, la narration est une sorte de blog. Au point 38°N 12°E (Sicile), il partage par exemple un passage de l’Odyssée, ajoutant : « l’histoire est assurément vraie et ceux qui n’y croient pas sont invités à lire l’original d’Homère en grec classique ».

The Degree Confluence Project trouve ainsi son succès dans le nouveau rapport au voyage, à l’aventure et à la sérendipité qu’il porte en lui. La chasse d’un point précis sur terre s’accompagne de son lot de mésaventures, de découvertes inattendues autant qu’espérées. Même lorsqu’il ne se passe rien, la fierté d’avoir atteint son objectif demeure et nourrit le désir d’atteindre le suivant. The Degree Confluence Project se place aux antipodes de l’évolution d’internet, qui se cloisonne et se replie de plus en plus sur lui-même. Du récit des chasseurs émane le désir brûlant de sortir et d’aller à la rencontre de l’inconnu : un sentiment de liberté.


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